“Un p’tit Tour ? Oui, pourquoi pas” (Sophia Aram, Le Monde)

Le “oui, pourquoi pas” est à la catastrophe ce que l’huile de monoï est au coup de soleil. L’effet n’est pas mécanique et encore moins systématique, mais si l’on fait l’inventaire des désastres qui ont commencé par “oui, pourquoi pas”, on comprend qu’il s’agit d’un signal qu’il conviendrait de ne pas ignorer.

Surtout lorsque le “oui, pourquoi pas” arrive après un : “T’aimerais voir un ours sauvage en vrai ?” ou un “tu devrais le tweeter si c’est ce que tu penses”. Faites l’inventaire, mais en plein désastre, il n’est pas rare de retrouver un “oui, pourquoi pas” trônant au milieu des décombres. Le “oui, pourquoi pas” est une perversion langagière qui substitue la méconnaissance du danger pressenti à l’absence totale de motivation. Je venais de raccrocher. J’avais répondu “oui, pourquoi pas”. C’était Gérard Holtz. Il venait de me demander de suivre une étape du Tour France avec lui.

A cette seconde, si j’avais répondu à la question que je venais de me poser, j’aurais certainement trouvé un milliard de raisons de ne pas le faire. Je ne m’intéresse pas au cyclisme, j’ai peur en vélo, et je n’aime ni les shorts en peau de chameau ni les hommes qui s’épilent. Et même si j’aime la France, raison de plus pour éviter d’en faire le tour à toute berzingue à l’arrière d’une voiture surchauffée, entourée de panneaux publicitaires pour des saucisses industrielles ou un crédit revolving…

A la limite, le dopage m’intéresse. Mais pour cette rubrique, on s’est réparti les sujets et c’est Yannick (Noah) qui s’en charge.

Mais putain ce que ça va vite… Et surtout qu’est-ce que ça tourne ! Ajoutez les efforts du chauffeur pour nous maintenir à bonne distance du peloton au tangage de la voiture dans les virages, et vous aurez une idée assez précise des raisons pour lesquelles il ne faut pas entrer dans son lave-linge pour tester le mode essorage… de l’intérieur.

D’un point de vue moral, la situation n’est pas meilleure. On est coincé entre l’angoisse d’écraser le peloton en cas de chute et le ridicule qui consiste à suivre sur un écran de télé embarquée une action qui se déroule à 50 mètres de soi. “Alors qu’est-ce que ça fait d’être là ?” Si j’avais été honnête, j’aurais répondu : “Ça fait un peu gerber.” J’ai préféré mentir.

Je concentre mon regard sur les fessiers tendus des coureurs tout en m’interrogeant sur les motivations d’un homme à s’écraser volontairement les roubignoles sur une selle de vélo après avoir pris soin de les enfermer dans un short trop petit, devenu moite sous l’effort. C’est à cet instant que Gérard me tend le plateau-repas.

A l’arrivée de l’étape, je suis tellement fière d’avoir attendu de tomber sur ce seau à champagne pour libérer mon estomac que c’est à peine si je remarque l’hôtesse qui vient immédiatement après moi y placer la bouteille du vainqueur de l’étape. Je romance un peu, mais la réalité, croyez-moi, est plus sordide que ça.

Si, des années après, je vous raconte cette étape de ma vie, c’est pour vous rappeler qu’en cette période troublée qui consiste à profiter des vacances pour s’ouvrir à de nouvelles expériences, il faut toujours se méfier du “oui, pourquoi pas”. Et quand un cousin éloigné vous demandera : “Dis donc, tu viendrais faire du parapente avec nous ?” Remplacez le “oui, pourquoi pas” par “non merci”, ça peut vous sauver la vie.

Humoriste

Sophia Aram

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