Franz-Olivier Giesbert, le journalisme sans foi ni loi (Le Monde)

AU COMMENCEMENT, UN NOM DE BROUILLARD. FOG : trois initiales qui cachent un prénom double et une bête étrange, née d’une philosophe normande et d’un peintre germano-américain débarqué sur une plage de Normandie, un certain 6 juin 1944, pour bouter les nazis hors de France. FOG : le produit compliqué de cette mère adorée et de ce père haï, miraculé de l’enfer d’Omaha Beach et qui fera payer à ses proches d’avoir survécu, hanté à jamais par la mer remplie de sang et de vomi, de corps sans têtes, de morceaux d’humains et de copains criant à l’aide, accrochés à leur tripaille. Franz-Olivier Giesbert, ce Rastignac monté un jour de sa province normande pour devenir grand manitou de l’élite parisienne, vient du bourbier et de la violence.

Il en a peut-être tiré son air de diable. Une gueule à la Jack Nicholson, un oeil un peu plus fermé que l’autre, la tignasse romantique et ce très grand front qui part vers le haut, comme les caricatures de Victor Hugo dans les journaux satiriques de son siècle. Il s’avance dans la comédie humaine de cet oeil torve et complice, cynique et candide, connivent et traître, affectif et assassin, impitoyable et écorché vif, chroniqueur agité de la vie politique. Vus par lui, nos dirigeants semblent sortis d’une fresque balzacienne à laquelle il prend part, sans pitié pour lui-même.

Le pouvoir, il se vautre dedans pour l’observer. Il le désire pour le trahir et le raconter. Il tient tous les piliers du système médiatico-politico-littéraire, entre la direction du Point, son invasion des plateaux de télévision, ses émissions culturelles télévisées, ses livres politiques, ses livres d’écrivain, la présidence du jury du prix Renaudot, où il fait et défait les rois avec JMG Le Clézio. Jadis, Franz avait envisagé de louer avec un copain une garçonnière pour y recevoir des amoureuses de passage. Il a renoncé : “Finalement, a-t-il dit, ce truc ne m’intéresse pas. Moi, je baise avec le pouvoir.”

Il cancane au moins une fois par semaine avec l’homme d’affaires et conseiller des princes Alain Minc, son meilleur ami et ami de certains de ses ennemis, auquel il dédicace tous ses livres en l’appelant “Mon frère”. Tous deux jouent à la société secrète balzacienne de l’Histoire des Treize, se racontent tout, chassent en meute, décident de pousser sur le trône tel homme politique dont ils s’entichent, avec une efficacité relative : ils avaient voulu faire premier ministre, jadis, le socialiste Michel Delebarre. Avec ses “potes” journalistes Laurent Joffrin et Jean-François Kahn, le patron du grand hebdo de centre droit se gausse d’avoir concocté des plans “pour faire élire Hollande”. Comme toujours, il commence maintenant à l’avoir dans le viseur. “Fini de rire”, titrait Le Point dès l’investiture du président.

FOG, AUJOURD’HUI, A PASSÉ UN CAP. Il n’a plus de soupape. Plus d’interdits, plus de surmoi, plus de bouchons. Un inconscient à ciel ouvert. En pleine campagne pour la présidentielle, le directeur du Point pète les plombs sur France 2, balayant d’une pichenette la légitimité électorale des petits candidats. Sur la même chaîne, il raconte qu’il se sent un peu femme et que, d’ailleurs, il fait pipi assis. Dans ses derniers Carnets de campagne (Flammarion), chronique déjantée, sarcastique et jubilatoire parue au lendemain de l’élection présidentielle, il s’enthousiasme avec candeur pour certains et lâche sans tabou sa détestation de ses bêtes noires. Nicolas Sarkozy et Edouard Balladur sont en tête de peloton. Dans ce théâtre politique décrit à la manière naturaliste et grotesque, les dirigeants sont comparés à des bêtes et se mesurent autant à leurs idées qu’à leur manière d’être ou de bouffer. L’auteur ne s’épargne pas. Ses aisselles qui puent et ses faiblesses ridicules le dégoûtent. “Franz, c’est Alain Duhamel qui aurait pris du LSD”, s’amuse son vieux complice, l’académicien Jean-Marie Rouart. Mais le mégalomane qui agite un nihilisme joyeux sur tous les plateaux de télévision est un sentimental. Traître avec tout le monde, fidèle à la vie à la mort avec ses amis. Et, au départ, un grand blessé.

Dans l’irrésistible ascension de FOG, il y a un noeud gordien : la transgression. Elle prend racine dans la haine de son père qui distribue des roustes à sa femme et à cet orgueilleux, l’aîné des cinq enfants qui s’est bâti une identité à faire le coq et à lui tenir tête. Au petit déjeuner, les parents débattent de Spinoza et de mysticisme. Le soir, ils se livrent au rituel des coups revigorés par l’alcool. Né américain dans le Delaware et élevé dans la campagne normande, le lycéen d’Elbeuf ne connaît de la douceur que celle de sa mère et celle des bêtes. Chèvres, veaux, canards ou cochons : ils sont ses amis, ses semblables, ses frères, comme il dit, mais il les saigne de ses mains quand ils sont à point. Il s’attarde à peine sur le viol dont il a été victime, adolescent, par un voisin de la ferme. Il s’ingénie à torturer son père à coups d’inventions sadiques infinies. Toute son enfance, il la passe à ruminer le projet de l’assassiner, se voit comme un salaud, retourne contre lui-même la violence qu’il porte en lui.

A LA CLOSERIE DES LILAS, IL FAIT UN JOUR LE PARI DE VENGER SA MÈRE. Son père, pour une fois, n’est pas dans le décor mais c’est un double qu’il veut tuer. En ce début des années 1970, ils sont quelques amis d’une vingtaine d’années, dans ce haut lieu parisien de la gentry littéraire, à jouer aux importants dans les vapeurs d’alcool. Franz est devenu journaliste pour contredire son père, qui méprisait la profession. Il a déjà fait son entrée au service politique du Nouvel Observateur sur la recommandation de Jacques Ozouf, son prof au Centre de formation des journalistes (CFJ). Il ne collabore plus aux pages littéraires de Paris-Normandie, où il avait débuté comme pigiste à l’âge de 19 ans. Le quotidien vient de tomber dans l’escarcelle, en 1972, du “papivore” qui bâtit son empire de presse : Robert Hersant.

Une jolie dame, agrégée de philosophie, catholique fervente, fille d’un imprimeur de la Résistance et l’une des trente-trois actionnaires de Paris-Normandie, tient jusqu’au bout contre l’envahisseur, lequel a trempé dans la collaboration. Elle l’attaque en justice, s’oppose par principe à ce cynique qui considère que tout s’achète. Simone Signoret dans Judith Therpauve, le film de Patrice Chéreau, c’est elle, Mme Giesbert, la mère de Franz : celle qui, acculée, finit par céder la dernière pièce manquante au futur magnat de la presse. Pour Franz, déjà, la fréquentation de l’ennemi n’est pas étrangère à son plaisir. Il lutte rageusement contre Hersant avec sa mère, tout en entretenant des liens d’amitié avec l’homme qui mène l’assaut aux côtés du papivore, l’affable et chaleureux député de la Somme André Audinot. La famille Giesbert perd Paris-Normandie. Mais devant ses copains de La Closerie des lilas, en ce début des années 1970, le jeune journaliste tend le bras, ouvre sa paume et, de cet air goguenard qui ne dit jamais s’il est grave ou ludique, déclare solennellement : “Un jour, Hersant viendra me manger dans la main.”

Qui mange dans la main de l’autre, quelque seize années plus tard, lorsque FOG quitte Le Nouvel Observateur pour prendre la direction du Figaro de Robert Hersant ? En septembre 1988, sa décision relève de la transgression suprême. L’enfant chéri de Jean Daniel et de Claude Perdriel, du directeur et du propriétaire de l’Obs, abandonne l’hebdomadaire institutionnel de la gauche intellectuelle et morale pour le grand quotidien attitré de la droite, propriété de l’ennemi de sa propre mère et qui incarnait tout ce que la gauche dénonçait : un ancien “collabo” avalant un à un les journaux de province issus de la Résistance.

Que penser de ce FOG qui, dans l’Obs, avait lui-même signé un portrait à charge de Robert Hersant (“Cet homme est dangereux…”) et cosigné un autre, avec son ami Jean-Paul Enthoven, sur son tabassage d’un écrivain juif pendant la guerre ? A Saint-Germain-des-Prés, le transfuge Giesbert fait scandale. La gauche parisienne bruisse d’indignation et de mépris. Il est le renégat, le traître, l’amoral, le journaliste sans convictions. Ce qui n’est pas pour lui déplaire. Au Nouvel Observateur, Franz-Olivier Giesbert avait apporté cet air nouveau du journalisme politique que Françoise Giroud instaurait à L’Express : le récit plutôt que l’analyse, rendu possible par l’intimité avec les personnalités. Dans l’art de la connivence et de l’impertinence, FOG excelle. Il est proche du giscardien Michel Poniatowski, écrit des papiers à la gloire du mitterrandien Pierre Mauroy, le seul homme politique qu’il compte parmi ses vrais amis. Il fait enrager Georges Pompidou et Valéry Giscard d’Estaing en relatant dans le détail les conseils des ministres. “J’espère que cela ne se retrouvera pas dans Le Nouvel Observateur !”, grondait Pompidou à l’Elysée. Une semaine plus tard, l’article de FOG notait scrupuleusement la phrase du président : “J’espère que cela ne se retrouvera pas dans Le Nouvel Observateur !” Jean-François Kahn, qui fit à l’époque un passage au Nouvel Obs, est épaté. “Franz appelait tous les députés par leur prénom, se rappelle-t-il. Il leur parlait avec une liberté de ton incroyable. Du genre : “Et la baise, ça va en ce moment ?” ça les faisait marrer, ils se sentaient en confiance, ils lui racontaient tout.”

DÈS LE DÉBUT, JEAN DANIEL LE PREND SOUS SON AILE, en fait son dauphin, le nomme correspondant aux Etats-Unis puis chef du service politique. Il se reconnaît en ce journaliste écrivain qui ne tardera pas à publier une biographie de Mitterrand et Monsieur Adrien, un roman d’apprentissage dans un style hussard à la Nimier. Mais les ventes de l’hebdomadaire chutent. Après 1981 et l’élection de François Mitterrand, Le Nouvel Observateur, qui se vante maladroitement d’être “bien placé pour savoir”, pâtit de sa proximité avec le pouvoir. Claude Perdriel convainc Jean Daniel de nommer un nouveau directeur de la rédaction : Franz-Olivier Giesbert. Il a 36 ans.

“Franz sauve le journal”, dit Claude Perdriel. L’ambiance, en revanche, se dégrade vite. Pour FOG, Jean Daniel devient le nouveau père à tuer. Ces deux-là s’aiment mais aucun ne supporte le pouvoir de l’autre. Le jeune patron de la rédaction sort l’hebdomadaire de l’esprit de sérieux, intellectuel chic et distingué, des années 1970. Il ébrèche les tabous idéologiques. Il aime les coups. Il encourage son ami Serge Raffy à enquêter sur les affaires qui gênent le pouvoir de gauche. Il ose des couvertures “marketing” : “Comment vivent les riches”, “Etes-vous coeur ou cul ?”, “Tonton, pourquoi tu tousses ?”. Les ventes reprennent. Claude Perdriel exulte. Jean Daniel grogne. “C’était l’éternel débat, raconte celui-ci. Le respect de l’image peut-il nuire à la diffusion ? Je pensais qu’on pouvait s’adresser au lecteur de manière intelligente sans le perdre. Franz avait une prescience de ce qui accrochait le lecteur, au prix de moyens vulgaires qui me déplaisaient. J’ai beaucoup aimé Franz. Des journalistes de la maison le trouvaient de droite. Je le protégeais. J’ai vécu son départ pour Le Figaro comme une trahison. Mais à vrai dire, je ne déteste pas les défauts de cet homme…”

Du jour au lendemain, FOG s’en va. Françoise Giroud, qu’il consulte, l’encourage à le faire. En septembre 1988, François Mitterrand vient d’être réélu et Robert Hersant veut renouveler l’image d’un Figaro engoncé dans la droite rigide de Max Clos. FOG est une belle prise de guerre. Le vice-PDG du quotidien, Philippe Villin, l’a repéré aux dîners du Siècle, ces rendez-vous intello-mondains des élites parisiennes.

Voilà Franz-Olivier Giesbert directeur du Figaro. Il grossit. Il achète un coupé Mercedes gris qui ne lui ressemble pas, pour faire des pointes à 200 sur l’autoroute. Il quitte la mère de ses trois enfants et s’installe avec une rousse volcanique, drôle, milliardaire, amie des politiques et des intellectuels de France et d’ailleurs : Nahed Ojjeh, veuve du marchand d’armes saoudien Akram Ojjeh et, surtout, fille du ministre syrien de la défense Moustafa Tlas, l’un des hommes forts d’un régime en guerre ouverte avec la France pour sa présence au Liban, où un de ses ambassadeurs a été assassiné.

Pour FOG, cet acte de transgression-là n’est pas des moindres : le directeur d’un grand quotidien français acoquiné avec la fille d’un ministre syrien ! La DST l’a à l’oeil. Les articles du Figaro sur le Proche-Orient sont examinés à la loupe. Depuis le début de leur histoire, Charles Pasqua, ministre de l’intérieur, prévient “amicalement” Franz qu’il sait tout de ses faits et gestes, jusqu’au moindre baiser volé dans le parc de Versailles. “Barre-toi, tu vas finir dans un bloc de béton !”, s’inquiète Serge Raffy. “Arrête ça, tu vas foutre en l’air ta carrière !”, lui conseille Bernard-Henri Lévy. “Ça m’encourageait d’autant plus, raconte Franz. J’aimais ce côté Roméo et Juliette.”Le Tout-Paris défile dans le somptueux hôtel de Noailles, où Franz a rejoint Nahed, place des Etats-Unis. Il reçoit en sultan des Mille et Une Nuits, entouré de luxe délirant et de gardes du corps en armes. Il biche à faire visiter à ses vieux copains le PC de sécurité, avec des écrans partout et des types à têtes de barbouzes. Ils partent dîner à Venise ou à Marbella en jet privé. Font la fête tous les soirs avec leur inséparable bande de l’époque, l’écrivain Denis Tillinac, le patron de Havas Pierre Dauzier, l’éditeur Bernard Fixot et sa femme Valérie-Anne Giscard d’Estaing. Ils ont leurs habitudes à dîner chez Edgar, rue Marbeuf, dont ils repartent saouls en claudiquant jusqu’à la place des Etats-Unis. Ils font des paris idiots, où le gagnant a droit à une vache vivante qu’il doit promener dans les rues de Paris.

LA NUIT, IL MÈNE SA VIE DÉCADENTE À LA GATSBY. Le jour, il modernise Le Figaro, lieu d’intrigues et d’influences dont Alain Peyrefitte tient la ligne éditoriale. Robert Hersant, que FOG pensait faire manger dans sa main, le fascine, le charme et le protège. Après Jean Daniel et Claude Perdriel, il est le nouveau père qu’il s’est trouvé. Mais avec le vice-PDG Philippe Villin, la tension monte. Chacun reproche sa fourberie à l’autre. Le “cahier saumon”, supplément économique et lieu de pouvoir sur lequel chacun veut avoir la main, cristallise les conflits. Franz joue avec les nerfs de son patron et de certains chefs de service comme il le faisait avec son père, lorsqu’il semait des clous pour crever les pneus de son vélo ou qu’il planquait son porte-monnaie pour le faire tourner en bourrique dans la maison. “Franz est probablement le plus brillant journaliste de l’après-guerre, mais aussi le plus pervers et le plus déloyal, note froidement Philippe Villin. J’ai regretté son embauche quarante-huit heures après son arrivée. Il m’a empoisonné la vie pendant six ans.” “C’est un autocrate absolu, un séducteur professionnel et un manipulateur génial”, renchérit Yves de Chaisemartin qui, après avoir pris la succession de Villin, n’eut pas la vie facile avec celui qu’il nomma, pour l’écarter, à la tête du Figaro Magazine. “Tout ça, c’était des trucs de cour de récré”, balaie FOG, qui l’avoue tout de même : “Je supporte mal l’autorité.”

Avec les politiques, il joue d’égal à égal. Son ton moqueur et complice les amuse et les décontenance. Il leur glisse les infos dont ils raffolent. En se livrant lui-même avec sa gouaille désinvolte, il attire la sympathie et la confiance. Il dîne, rigole et picole, entre dans les confidences, prend des notes sur ses cahiers à spirale, laisse mûrir les “off” saisis en coulisses, et les grille dans ses livres quand on ne s’y attend plus, quelques années plus tard. “Il a le guillemet facile”, disait de lui François Mitterrand.

“Comment ça va, ma petite poule ?”, demande-t-il à Pierre Charon avant leur déjeuner rituel au Dôme, à Montparnasse. Le sénateur UMP sait à quoi s’en tenir. “Franz est comme mon chat, dit-il. Mon chat m’adore, m’attend, mais quand je m’approche, il s’éloigne. Il se laisse caresser, mais ne monte pas sur le lit.” Passion candide et désillusion assassine. François Mitterrand, dont FOG adorait la compagnie, et Jacques Chirac, qu’il aimait bien, en ont fait les frais dans deux livres successifs, l’un louangeur, l’autre vidangeur. “L’homme avant le pouvoir, justifie l’auteur, puis l’homme dans l’exercice du pouvoir : ce ne sont pas les mêmes.” “Il y a chez lui un mélange de cynisme et d’idéalisme contrarié”, nuance Patrick Poivre d’Arvor, son vieux camarade du CFJ.

FOG en a fait une théorie : le journalisme comme connivence et comme trahison. Les deux ensemble, cela donne la liberté. Un jeu d’intérêts bien compris où personne n’est censé être dupe : “Après son livre assassin sur Chirac, on continuait tous à le prendre au téléphone, s’amuse Jean-Pierre Raffarin, ancien premier ministre de Jacques Chirac. Giesbert est irrésistible : il vous apporte des infos pour vous en soutirer, il vous fait croire que vous êtes au coeur du sujet quand vous n’êtes qu’à la périphérie.” “Franz nous ressemble, renchérit Pierre Charon. Il a la même mauvaise foi que nous, les politiques. Cette langue qu’on a entre nous, ce truc un peu ésotérique, il la parle aussi. On n’a pas besoin de finir nos phrases. On se livre sans prudence car il est des nôtres.”

Ceux qui ont cru à l’amitié s’y sont brûlé les ailes. Dominique de Villepin s’est indigné que son copain Franz, avec qui il avait passé tant de dîners à discuter passionnément de France, de femmes et de littérature, n’ait “pas les couilles” de publier dans Le Point, au complet, le faux listing de Clearstream sur les comptes illégaux au Luxembourg, dont celui de Nicolas Sarkozy. Le même Sarkozy, après tant de dîners entre couples, avec sa femme Cécilia, Franz et sa compagne, la directrice de Elle, Valérie Toranian, avait cru la partie gagnée. “Sarkozy s’est imaginé qu’il avait été élu président de la République et président du Point », persifle Giesbert. L’hebdomadaire, sarkozyste un temps, oeuvre tout aussi énergiquement à sa chute de 2012. Le président hurle contre son “ami”. Lequel consigne scrupuleusement ses hurlements pour un livre. Le président demande sa tête à l’actionnaire, François Pinault. En vain.

CHAQUE MARDI, AU POINT OÙ IL RÈGNE EN MONARQUE ÉCLAIRÉ, FOG griffonne ses intuitions de “unes”. Les titres des couvertures sont sa marque de fabrique : la formule distanciée, pile entre les deux yeux. Comme ce “J’ai oublié de vous dire…” montrant un Hollande béat qui n’a pas encore annoncé les mesures de rigueur. FOG “booste” les ventes partout où il arrive. “C’est de loin le meilleur patron de presse”, reconnaît le journaliste Christophe Barbier, grand prince. Le patron de L’Express déjeune une fois par an avec son meilleur ennemi, généralement dans son QG du Dôme. Giesbert y joue toujours le même monologue, selon Barbier, qui s’y connaît en théâtre. Acte I : “Il n’y a plus de pub, on est foutus. Tu vois, je suis content d’être vieux, je ne verrai pas la fin de l’écrit…” Acte II : “L’année prochaine, je m’arrête, j’écris des romans et c’est tout. Mais j’ai mes pensions alimentaires…” Acte III : “Quand j’avais la quarantaine, je me demandais avec quelle femme je passerais la nuit suivante. Là, ça m’a passé. Je t’ai dit que j’étais malade ? – Oui, Franz.” Acte IV : “On est des idiots, au lieu de se faire concurrence avec nos suppléments régionaux, on devrait se donner notre programme de villes… – Oui, Franz.” “Il peut toujours courir, note en aparté Christophe Barbier. Il veut mon programme pour me griller. Il est sans foi ni loi. Franz est de la race de ces grands voyous tellement géniaux qu’on leur passe tout.” Il tient l’idéologie et le sectarisme à des années-lumière de lui. Le marchand et l’opportuniste l’emportent. FOG, comme il dit, a “un hémisphère droit et un hémisphère gauche”. Il eut un temps sa carte au PS, tout en étant jugé «de droite» à l’Obs, où il vilipendait le programme économique du gouvernement. Chez un homme politique, il aime d’abord “les convictions, le sens du sacrifice, le sens de la transcendance”. Il préfère les bêtes aux humains et les humains aux idées. Restent ses obsessions : le racisme, les animaux, le déficit public, les 35 heures, le libre-échange, la liberté d’entreprendre – et le plaisir d’inviter ceux aux idées radicalement opposées, comme Emmanuel Todd ou Régis Debray. Depuis la présidentielle, il décline un nouveau genre : le hollandisme ironique.

FOG est un homme pressé. Rescapé d’un cancer et convaincu qu’il n’a pas de temps. La politique l’occupe, mais seule la littérature compte. Julien Green et Norman Mailer sont ses maîtres, ses autres pères. Il s’empaille dans des discussions sans fin sur Jean Giono avec son nouvel ami Michel Onfray. Panthéiste, mystique et végétarien, il lit toujours un peu de Jean de la Croix, de Spinoza, de Pascal, de Thérèse de Lisieux. Il se lève à 4 heures du matin pour écrire. “J’adore créer des personnages, dit-il. Ils frappent à ma porte la nuit, ça me met dans la joie, dans un état d’exaltation. Je me réveille, ils grouillent, ils m’habitent, ils attendent, ils veulent exploser dans le livre.” Le livre qu’il ne voulait pas écrire, tiré à bout de bras par l’éditrice Teresa Cremisi, est devenu son chef-d’oeuvre : L’Américain, récit violent et charnel de ses parents et de son enfance ravagée. L’écrivain Giesbert se sent chez lui dans la noirceur naturaliste. Un monde réduit à la bestialité, à la dérision, un style somptueux entre boue et lumière.

Le week-end, il rejoint son appartement de Marseille ou sa maison de famille de Merindol (Vaucluse), avec ses oliviers millénaires qu’il bichonne. Franz, le grand mondain au coeur du pouvoir, se fait charrier par ses potes du Vieux-Port. Il est mieux là. Le Sud est son autre vie. Il discute avec ses amis oliviers, lui, Franz-Olivier, l’homme double aux deux prénoms, parisien et terrien, cynique et mystique, de droite et de gauche, son père et sa mère, fidèle en amitié et voyou en affaires. “Je suis un faux fou, assure-t-il. Un croyant primaire et tranquille face à la mort. La postérité, je m’en fous. Je suis un bouchon au fil de l’eau, un prédateur sans plan de carrière : un truc m’intéresse, je prends. Je vois ma vie comme ça.”

8/7/2012
Marion Van Renterghem. Photos : Jean-François Robert

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