Cécilia Attias : cinq ans après (Le Monde)

EN CE MOIS DE JUIN PLUVIEUX, on la retrouve lovée dans un canapé de l’Hôtel Bristol où elle descend lorsqu’elle est de passage à Paris. Même regard vert de chat, même silhouette impeccable grâce à une discipline alimentaire de fer et une pratique sportive régulière. Cécilia Attias nous prie de nous asseoir “tout près” comme pour créer un écran entre elle et le bar qui bruisse de sa présence. Autour de son cou, un pendentif avec deux coeurs en or enlacés. Devant une tasse de thé légèrement infusé qu’elle touche à peine, elle se lance dans un de ses rares grands sourires : “Je vais très bien.” Une dame élégante s’approche d’elle : “C’était vous, notre première dame, on vous regrette.” Entre l’élection de son ex-époux Nicolas Sarkozy, le 6 mai 2007, et leur divorce en octobre, elle ne sera restée que cinq petits mois à cette place. Le temps de faire parler d’elle, d’être admirée et détestée tout à la fois. On la trouvait trop voyante, on la disait trop présente, influente. Des critiques qui résonnent comme un écho à celles dont fait aujourd’hui l’objet Valérie Trierweiler, la tempétueuse compagne de François Hollande dont les premiers pas feraient presque oublier ses frasques à elle.

Ce jour-là, Cécilia revient de quinze jours au Gabon pour sa fondation pour la défense des femmes. Dans l’avion qui la ramène à Paris, un stewart se penche vers elle : “Vous avez vu ça ?”, lui lance-t-il en lui montrant le fameux tweet de Valérie Trierweiler soutenant le rival socialiste de Ségolène Royal à La Rochelle. Elle sourit, mais pèse ses mots. Après deux semaines à traiter notamment de la mortalité infantile en Afrique, elle assure que l’affaire lui paraît “bien dérisoire”. Celle dont le rôle en tant que première dame avait été tant critiqué “ne juge pas. Je me suis fait assez démolir comme ça pour des toutes petites choses. La première dame, on lui prête beaucoup, c’est un rôle ambigu, il faut savoir raison garder”. Elle qui avait dit, avant l’élection de son ancien mari, que l’idée de devenir première dame la “rasait”, lâche tout de même à l’attention de la rebelle de l’Elysée : “Quand on est dans cette position, soit on prend le tout, soit on ne prend pas !” Elle, elle a choisi de tout lâcher.

Depuis qu’elle a quitté la France pour Dubaï puis pour les Etats-Unis, elle n’a plus remis un orteil dans la politique française. Pendant la campagne, les commentateurs ont guetté son blog, dans l’attente d’une petite phrase sur la campagne électorale. Ils en ont été pour leurs frais. Le 15 février dernier, après la déclaration de candidature de Nicolas Sarkozy, elle commente sobrement en anglais sur son compte Twitter : “Good luck to Nicolas Sarkozy who is starting his campaign again.” Après sa défaite, elle écrit, tout aussi lapidaire : “La France entre dans une nouvelle ère, bonne chance.” Il ne sera pas dit qu’elle se mêle de ce qui ne la regarde plus. “Je n’ai pas envie de juger le quinquennat de Nicolas Sarkozy. Je suis partie, j’ai quitté la politique française, il serait malvenu que je porte un jugement. Ce serait très déplacé de ma part.” Si elle ne se permet aucune immixtion, elle ne perd pas une miette de ce qui se passe en France. “Si on aime son pays, on suit sa politique, je suis comme une spectatrice de l’autre côté de l’Atlantique.” Tous les jours sur son iPad, elle dévore les journaux français.

Le 6 mai 2007, elle avait provoqué la stupeur en ne votant pas pour son mari. Cette fois, elle a participé au scrutin. Pour qui a-t-elle voté ? “Ça ne vous regarde pas”, répond-elle avec toute la sécheresse dont elle est capable. Sur son blog et son compte Twitter, elle ne parle que de la cause des femmes. Seule exception : son engagement en faveur du mariage homo et de l’adoption par des couples homosexuels. Deux sujets sur lesquels son ex s’était déclaré hostile pendant la campagne présidentielle. La politique, elle a pourtant adoré ça. Pendant vingt ans, elle a figuré au premier rang des meetings, au ministère comme à Neuilly, elle gérait l’agenda de son époux, et n’hésitait pas à le remplacer dans des cérémonies officielles ou à des rendez-vous privés. “Je ne travaillais pas pour Nicolas Sarkozy, on travaillait ensemble, rectifie-t-elle. Quand j’ai commencé, j’étais timide et pas sûre de moi. J’ai beaucoup appris sur le monde, sur les gens, je suis heureuse de l’avoir fait.”

A l’affût de tout ce qui s’écrit sur elle, Cécilia Attias n’a pas apprécié que l’histoire soit réécrite en sa défaveur. Les absents ont toujours tort, ceux qui quittent leur conjoint davantage encore. Pendant la campagne, les amis de Nicolas Sarkozy, soucieux de le réhabiliter dans l’opinion, ont chargé l’ex-épouse de tous les maux. Le Fouquet’s ? Sa faute à elle. Le yacht de Bolloré ? Pour lui faire plaisir. Les vacances à Wolfeboro, dans le New Hampshire ? Encore un caprice de la première dame, responsable de toutes les dérives bling-bling. C’est la thèse défendue par la journaliste Catherine Nay dans son livre L’Impétueux chez Grasset. Claude Allègre, un proche du président sortant s’était déjà livré à une analyse identique dans Sarko ou le Complexe de Zorro (Plon). “Il n’est pas excessif de dire que si cet homme s’est, au début, parfois égaré, c’est par amour pour cette femme.”

Nicolas Sarkozy lui-même, pendant la campagne, s’est lancé dans une opération de mea culpa sur France 2. Interrogé sur le Fouquet’s, il a répondu : “Maintenant je sais où j’irais fêter la victoire, j’ai une famille.” De l’autre côté de l’Atlantique, Cécilia encaisse cette nouvelle impudeur mais se tait, toujours fidèle à la règle de silence qu’elle s’est fixée depuis son départ. C’est son nouveau mari, Richard Attias qui prend alors sa défense sur France Inter : “Je suis marié avec Cécilia depuis quatre ans (…). Ce que je peux affirmer c’est qu’elle n’a pas du tout été impliquée ni dans le Fouquet’s ni dans le choix de la croisière. Il ne faut jamais oublier que Cécilia est partie au bout de six mois, le mandat de cinq ans ne doit pas être mis sur le dos d’une personne qui est restée six mois.” Elle se contentera d’un tweet ironique adressé à un journaliste français qu’elle suit sur le réseau social : “Si j’ai été son plus gros handicap, alors désormais tout ira bien”.

LA DERNIÈRE FOIS QU’ON L’AVAIT VUE, elle s’appelait encore Cécilia Sarkozy. C’était il y a cinq ans, son mari venait d’être élu président de la République. Lors de la passation de pouvoir, elle était apparue dans une splendide robe moirée gris perle, serrant contre elle son fils Louis, comme pour se protéger des regards avides. Autour d’elle, ses deux filles, Judith et Jeanne-Marie et ses deux beaux-fils, Jean et Pierre. Une tribu blonde et bien mise, un régal de famille recomposée pour les photographes et les chroniqueurs mondains. “J’ai bouleversé le protocole”, s’était amusée la première dame, poussant sa petite troupe devant elle, entre provocation et soupir. Nicolas Sarkozy avait esquissé une caresse maladroite sur sa joue. L’image a fait le tour de la presse, figeant pour quelques jours ce couple raccommodé. Pourtant, derrière les sourires de façade, une brume mélancolique traversait ses yeux clairs. Le même regard un peu perdu qu’elle avait eu place de la Concorde le soir de la victoire, où elle avait eu l’air de se demander ce qu’elle faisait là.

En ces temps de consécration et de réconciliation, les plus proches s’inquiétaient : “Elle va repartir, c’est sûr.” Partir, revenir, la chronique des soubresauts du couple Sarkozy alimente les gazettes depuis le 19 mai 2005, date à laquelle elle rejoignait l’homme d’affaires Richard Attias à Pétra, en Jordanie, laissant à Paris l’époux délaissé ivre de rage et de tristesse. Quelques jours plus tard, sur le plateau de France 3, il confiait : “Comme des milliers de familles, la mienne a connu des difficultés.” Le couple Sarkozy, apôtre du mélange des genres entre vie publique et vie privée, s’étalait une fois de plus au grand jour. Entre brouilles et rabibochages, la saga occupait les conversations des dîners en ville, jusqu’au retour de la belle, au printemps 2006.

On la savait amoureuse d’un autre, mais elle avait accepté de rejoindre celui dont elle partageait la vie et les combats politiques depuis vingt ans. Une dernière chance donnée à leur couple fragilisé, une façon aussi de faire son devoir jusqu’au bout et d’accompagner Nicolas Sarkozy dans la dernière ligne droite de sa conquête du pouvoir. Cinq mois après son élection, elle le quittait définitivement. Un divorce à l’Elysée, une situation totalement inédite qui laissa les commentateurs pantois et l’opinion publique mi-troublée mi-bluffée par tant de culot. Vingt ans auparavant, elle avait quitté l’ancien animateur de télévision vedette Jacques Martin pour Nicolas Sarkozy. Sa petite dernière n’était alors âgée que de deux mois. “Je suis trop entière, trop simple, je n’aime pas le gris. J’aime me tenir droite dans la vie, je ne suis pas quelqu’un qui triche, qui trompe”, explique-t-elle aujourd’hui. Elle ajoute : “Nous avons été le reflet de la société : un couple sur deux divorce.”

Elle n’a rien dit ces cinq dernières années, ou si peu. Une interview à la Tribune de Genève en 2008, un entretien accordé à LCI au sujet de sa fondation. Cinq ans de silence qui n’ont pas empêché la presse people de parler d’elle. A New York où elle réside désormais avec son nouvel époux, les paparazzis guettent chacune de ses sorties. Les Français, par photos volées interposées, suivent par petites touches régulières la nouvelle vie de l’éphémère première dame : son remariage avec Richard Attias, celui de sa fille, son premier discours au nom de sa fondation. Cécilia, la femme qui a tout plaqué pour suivre son nouvel amour au bout du monde, fascine encore. Avec les médias, elle entretient néanmoins un rapport ambigu. Celle qui s’est sans cesse affichée au côté de Nicolas Sarkozy, l’accompagnant dans tous ses déplacements, faisant et défaisant les entourages, recevant les journalistes avec lui, à la mairie de Neuilly comme Place Beauvau, au ministère de l’intérieur, Cécilia l’omniprésente s’est beaucoup exposée.

Trop, reconnaît-elle aujourd’hui. “J’ai accepté un jour de faire un portrait, puis un reportage au ministère de l’intérieur et ça a été l’engrenage.” L’attention des médias ne l’a plus quittée. Elle est décrite comme une femme d’influence à laquelle on prête une volonté de destin politique propre. Elle s’en défend : “Ce n’est pas moi qui avais de l’ambition, c’est lui, je l’accompagnais. Je ne voulais pas me présenter ni aux européennes ni aux régionales, c’est Nicolas qui me poussait.” Profondément timide, comme souvent celles qui se barricadent derrière un masque de froideur, mal à l’aise dans sa posture de “femme de”, elle a oscillé entre désir d’exposition et terreur de se voir mettre à nu. Par deux fois, elle fera intervenir son époux pour empêcher la parution de livres écrits sur elle. De cette relation ambivalente avec la presse, elle retient qu’elle a été “très écorchée, très abîmée”. Aujourd’hui, elle est devenue bavarde. C’est, reconnaît-elle volontiers, qu’elle a quelque chose à vendre à la presse : sa fameuse fondation. Puisqu’elle est là pour ça, parlons-en.

Il y a trois ans et demi, elle a monté une structure pour la défense des femmes adossée à celle de son mari. Elle vient de lancer son premier forum Dialogue for action en Afrique. “C’est une plateforme à disposition de toutes sortes d’associations, de fondations qui s’occupent des femmes. Elles évoquent les problèmes qu’elles rencontrent et on trouve des solutions. Je mets en relation des fondations avec des entreprises qui leur donnent de l’argent.” Avec ses volontaires, elle récupère des ordinateurs pour une association de femmes sortant de prison dans le Bronx ou de l’argent pour des Rwandaises qui fabriquent des bijoux de tissus teints, qu’elle porte au poignet ce jour-là. Après avoir travaillé pendant vingt ans aux côtés de Nicolas Sarkozy auprès duquel elle a même exercé des fonctions officielles lorsqu’il était ministre, Cécilia jure avoir trouvé sa voie. “Je me demandais comment mettre ma notoriété au service des autres. Richard m’a dit : “Tu ne peux pas y aller comme ça la fleur au fusil. Aider, ça s’organise.” ça marche très bien, se réjouit-elle, les Américains sont emballés. Ils savent qui je suis, mais ne me jugent pas, ils sont très respectueux. Quand je fais un dîner pour la fondation, j’ai beaucoup de monde.”

Sa volonté d’aider les femmes à travers le monde n’est pas neuve, assure-t-elle. Elle se souvient : “Déjà à Neuilly, je recevais de nombreuses femmes en détresse. Ensuite Place Beauvau, je me suis occupé des veuves de policiers. Et puis il y a eu les infirmières bulgares.” Lors de l’été 2007, la première dame de France se rend alors à deux reprises en Libye. Lors de son second séjour, après deux jours de négociations et un tête-à-tête avec Muhammar Kadhafi, elle revient le 24 juillet avec les cinq prisonnières ainsi que le médecin palestinien qui partageait leur calvaire. Ils étaient condamnés à mort, accusés par le régime libyen d’avoir inoculé le virus du sida à 400 enfants. Coup de pub, grincent alors certains, dans l’entourage même du président. Une accusation qui la fait bondir : “Je suis la seule à savoir ce qui s’est passé. Quand je suis arrivée en Libye, la situation n’était pas mûre. Pendant quarante-cinq heures, j’ai été toute seule pour les sortir. Je n’ai pas mangé, pas dormi. J’ai vu qu’avec de la volonté, on arrive à quelque chose.” Elle ajoute : “J’ai modestement servi à quelque chose, j’ai sauvé six vies. A la suite de ça, de nombreuses femmes en danger m’ont sollicitée pour que je les aide.”

DERRIÈRE LA BOURGEOISE ÉLANCÉE, toujours vêtue de stricts tailleurs pantalons, cheveux coupés au carré, élevée dans les bonnes écoles parisiennes, modèle à ses heures pendant sa jeunesse, se dessine une aventurière un peu barrée. Un goût pour la baroude et les prises de risques qui ne vient pas de nulle part. Cécilia Attias a de qui tenir. Son père, André Ciganer, un Russe blanc issu d’une famille de propriétaires terriens ruinée par l’arrivée des communistes, a quitté la Russie à 13 ans avec son baluchon. Pendant vingt ans, il parcourt le monde, sans métier véritable, montant des “affaires” et brisant des coeurs dans chaque ville qu’il traverse. Ce grand séducteur fait un bout de route avec Joseph Kessel puis s’arrête net sur la Côte basque, en France. Son regard a croisé celui d’une beautée espagnole, Teresita, fille d’ambassadeur et petite-fille du compositeur Isaac Albeniz. Ils ont vingt ans d’écart, elle ressemble à Ava Gardner et se fait appeler Diane. De cette union baroque naissent quatre enfants.

Il y a quelques années, Cécilia Sarkozy nous confiait amusée n’avoir “aucune goutte de sang français dans les veines”. Installé à Paris, le couple prospère dans la fourrure. A la maison, les dîners sont bourgeois bohèmes avant l’heure. Autour des enfants, se pressent peintres, curés et gros commerçants. On y parle toutes les langues, on écoute de la musique. La fratrie s’éparpille. Un des frères devient citoyen américain, un autre prend la nationalité péruvienne. Elle a attendu la cinquantaine pour prendre à son tour la route, et se dit “très caméléon. Je suis bien là où je suis”. Dans le cadre de sa fondation, elle voyage plusieurs fois par mois. “Récemment, j’ai pris connaissance d’un trafic sexuel de femmes à Odessa, j’ai pris mes équipes et je suis allée les chercher, raconte-t-elle. J’adore ce que je fais, je rencontre des gens passionnants.”

Régulièrement, la presse magazine annonce son retour en France. Il n’en est rien. A Paris, il lui reste quelques amis, mais aucun parmi le personnel politique. Elle revient tous les mois pour les voir. Elle a refait sa vie aux Etats-Unis. Une de ses filles vit désormais à New York. L’autre est à Boston, elle finit des études de psychanalyse et a deux enfants. Devenir grand-mère, l’ex-première dame voyait ça d’un oeil un peu inquiet. Aujourd’hui elle dit adorer ces petits-enfants qu’elle voit le week-end et avec lesquels elle communique par Skype tous les jours. Son fils Louis a 15 ans. Il est dans un pensionnat militaire en Pennsylvanie : “C’est un passionné de l’armée, envers et contre tout. Nous en avons beaucoup parlé avec son papa, mais on constate qu’il est très heureux. Il fait beaucoup de sport en même temps que ses études, il parle anglais comme un Américain, et là-bas, personne ne sait qui il est”, assure sa mère. Elle revient avec lui d’Afrique où il l’a aidée à mettre en place son forum. Ce matin-là, il a retrouvé son père pour un jogging qui l’a éreinté.

“Avec Nicolas, nous avons des liens d’affection. Nous sommes restés amis”, assure-t-elle. Son téléphone sonne. C’est “Richard”, pour la troisième fois en deux heures. Il vient d’atterrir. Ils échangent quelques mots ponctués par un “je t’aime”. Elle raccroche et se lève d’un coup : “Bon je vous laisse, il faut que j’aille dîner avec ma belle-mère.”

Par Vanessa Schneider le Monde Magazine 1/7/2012
Photos : Graeme Mitchell

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