La double nationalité, une richesse (Le Monde)

Le projet de Marine Le Pen – un homme (une femme), une seule nationalité – est absurde et fait violence aux immigrés comme à leurs enfants. Ce sont eux, le plus souvent, qui ont deux nationalités, la française et celle de leur famille d’origine – algérienne, marocaine, tunisienne, africaine… Leur dénier cette filiation, c’est d’abord les humilier – comme si cette première nationalité était une tache qu’ils devraient nettoyer et se faire propres pour devenir de “vrais” Français –, c’est les mutiler, les étriquer et les priver de toutes les richesses qu’une double culture leur apporte. Voudrait-on fabriquer des aigris et des frustrés, on ne s’y prendrait pas autrement.

Raciste, le projet de Marine Le Pen est également stupide. Il présuppose, en effet, que la double appartenance implique une double allégeance et rend suspect, par là même, tout binational, susceptible, au cas où son pays d’origine et son pays d’adoption s’opposeraient, de privilégier le premier, et par conséquent de trahir le deuxième. Tout binational serait donc un traître en puissance et plus que jamais dangereux en cas de guerre.

Cette conception de la nationalité – qui contraindrait dans tous les cas le citoyen à obéir aux ordres du pouvoir – fait fi de sa liberté, de sa capacité de choix, de sa lucidité. La nationalité n’a en elle-même aucune vertu et n’implique aucune obligation, ce n’est pas une valeur, c’est un fait : “Si je savais une chose utile à ma nation qui fût ruineuse à une autre, je ne la proposerais pas à mon prince, parce que je suis homme avant d’être français, ou bien parce que je suis nécessairement homme et que je ne suis français que par hasard.” (Montesquieu).

Etre français n’induit a priori aucune conduite, c’est au citoyen seul de décider s’il obéit aux ordres du pouvoir, ou se rebelle. Ainsi ont fait, pendant la deuxième guerre mondiale, ces Justes qui ont désobéi aux diktats de Vichy, se sont ralliés à la Résistance, ont rejoint le maquis ou sauvé des enfants juifs.

Mauvais Français, pour Marine Le pen ? Ainsi ont fait, pendant la guerre d’Algérie, ces jeunes gens qui ont refusé de se battre contre un peuple qui luttait pour sa liberté, se sont insoumis, ont déserté, parfois “aidé” les Algériens.

Mauvais Français, pour Marine Le Pen ? Sa réponse ne fait pas de doute, mais elle n’engage que son idéologie : la nationalité de ces réfractaires n’a nullement déterminé leur choix. Ils ont choisi leur camp en fonction de leurs valeurs, qui ne sont pas spécifiquement françaises, mais humaines, ou humanistes – refus de l’oppression, droit de chaque peuple à l’indépendance.

Si la possession d’une nationalité n’induit pas automatiquement tel type de conduite, il va de soi que la possession de deux nationalités n’est pas davantage contraignante et ne place pas le citoyen devant un dilemme cornélien. Elle élargit et enrichit, au contraire, sa perception de la réalité, l’aide à prendre du recul à l’égard des stéréotypes nationalistes que l’école lui a inculqués, lui permet de mieux percevoir les données du problème et, partant, de se déterminer en se fondant davantage sur la raison que sur un patriotisme sectaire et étriqué.

Maurice T. Maschino, journaliste et écrivain

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