“Le grand bal des menteurs”, le docu qui refait le procès Villepin (Inrocks)

Alors que le procès en appel de l’affaire Clearstream s’ouvre le 2 mai, Canal + consacre ce mercredi une soirée spéciale au documentaire de Daniel Leconte et Denis Jeambar, qui retrace cette histoire de manipulations et de rivalités. Le film dure trois heures trente, deux minutes de moins que Ben Hur. Pas sûr qu’il remporte onze oscars mais il devrait mettre un peu le bordel, quelques jours avant l’ouverture du procès Clearstream en appel. D’abord parce que Le grand bal des menteurs tient lieu de document jusqu’à présent unique sur l’affaire.

Daniel Leconte et Denis Jeambar ont rencontré ses principaux acteurs dans le temps du procès, qui s’est tenu à Paris du 21 septembre au 23 octobre 2009. Les prévenus Jean-Louis Gergorin et Imad Lahoud (condamnés en première instance) s’offrent une session de rattrapage. Des parties civiles et une batterie d’avocats témoignent face caméra sur leurs certitudes, leurs perceptions, leurs impressions. Ils se renvoient la balle et s’opposent souvent, quand ils ne se contredisent pas eux-mêmes.

La version projetée en salles depuis début mars s’arrête là, à la fin du procès. Celle qui passe sur Canal + le 20 avril comprend un nouveau témoignage, rajouté au dernier moment à la fin du documentaire. Le témoignage inédit d’Imad Lahoud, condamné à trois ans de prison dont 18 mois ferme en première instance, joue ses dernières cartes dans ce rajout au documentaire original.

Malgré des éléments douteux, déjà mis en lumière pour certains par Rue89, Le grand bal des menteurs reste un bon document sur l’affaire. Mais pour danser, mieux vaut savoir où l’on met les pieds.

“Lahoud a des choses à dire”, affirme-t-il comme dans un roman policier. Pendant tout le film, l’homme est présenté comme un escroc manipulateur, capable de faire avaler des couleuvres aux espions les plus rodés. Un instable qui change de version sur l’affaire comme de chemise. Pourtant, Daniel Leconte lui donne largement la parole, puisque que “tous les autres mentent et on les écoute quand ils parlent”. Louable tentative de démêler ses affirmations en les confrontant à ce que peuvent en dire les autres protagonistes.

Imad Lahoud, donc, affirme avec force que les ordres de falsification des listings venaient de Dominique de Villepin, prêt à tout pour mettre en cause Nicolas Sarkozy, son rival politique. Il lâche : “Je l’ai protégé jusqu’au bout, mais à un moment donné on ne peut plus protéger les gens”. On s’attend à des révélations fracassantes, on n’obtiendra que des bribes d’accusations sans preuves.

L’informaticien répète qu’il connaissait Dominique de Villepin par l’intermédiaire de sa belle-soeur, Monique Piloquet. Celle-ci n’a jamais nié fréquenter Lahoud, mais assure qu’ils n’ont jamais vu Dominique de Villepin ensemble. Son mari, persuadé d’avoir été approché par Lahoud dans le seul but de créer un lien factice avec Villepin, parle “d’instrumentalisation d’une relation d’amitié et de voisinage”. On n’en saura pas plus.

Lahoud balance les noms de prétendus intermédiaires, diplomates, fonctionnaires, qui auraient assuré la transmission de messages de et à Dominique de Villepin. Celui-ci aurait assuré à plusieurs reprises l’informaticien de son soutien. Leconte fait son boulot. Il veut joindre les personnes citées pour confirmer ou infirmer la version de Lahoud. Il choisit le canal peu banal de la lettre recommandée.

Tous ceux qui daignent répondre affirment ne pas connaître Lahoud, lui reprochent sa tendance à l’affabulation, nient le lien. Comme le feraient des innocents, mais dans le film tel qu’il est monté, comme le feraient à coup sûr des coupables de dissimulation. Il faut dire qu’au bout de trois heures de charge contre Villepin, dans le rôle du grand instigateur blanchi par le tribunal qui l’a relaxé, la mariée est trop belle. Lahoud accuse les réseaux Villepin, les intéressés nient, leurs dénégations font d’eux les membres potentiels d’une cabale. Le procédé est simple, il n’en est pas moins malhonnête.

Un livre censuré?

Autre méthode étrange. Lahoud évoque son livre sur l’affaire. Parle d’une première version, envoyée par ses soins à Dominique de Villepin, qui lui aurait demandé de retirer certains passages le concernant et d’en ajouter d’autres. L’éditeur, Guy Birenbaum constate “oui, des passages ont été retirés et d’autres rajoutés, mais je ne peux absolument pas dire que ce soit sur intervention de qui que ce soit”.

La version définitive, censurée selon Lahoud, est publiée aux éditions Privé. Pour étayer ses propos, Leconte cherche à se procurer la version “non-censurée”, que Lahoud prétend ne pas posséder. Impossible de mettre la main dessus, à cause des déménagements et du rachat des éditions Privé par Michel Lafon. Comme dans n’importe quelle maison d’édition, personne ne se soucie d’archiver les versions successives d’un livre déjà paru.
Le documentaire transforme cet état de faits en mystère, l’absence de preuves en doute. Et propose au spectateur, sans conclure, et avec les mises en garde d’usage, de se faire sa propre opinion. Ce biais-là pose problème au visionnage. Pas plus que le commun des mortels, pas plus que la justice jusqu’à présent, qui a relaxé Dominique de Villepin en première instance, le réalisateur n’a d’éléments tangibles en sa possession pour l’accuser.

Les soi-disant rencontres, les prétendus intermédiaires, les interventions mystérieuses ne se résolvent pas. Tout ceci laisse un sentiment diffus de malaise, et l’impression que Dominique de Villepin ne peut pas être étranger à la manipulation. Mais on n’accable pas sans preuves, pas plus en journalisme qu’en justice.

La patte de Malka

Dans le film, le travail de Denis Robert, journaliste ayant travaillé des années sur l’utilisation de l’institution Clearstream à des fins de blanchiment et prévenu relaxé, apparaît réduit à néant. Tout au plus l’homme serait un zozo, tantôt manipulé tantôt manipulateur. Il a refusé de participer au documentaire et s’est fendu d’une virulente tribune sur les méthodes utilisées :

“La thèse du film est que Dominique de Villepin est le deus ex machina de l’histoire. Leconte choisit délibérément et sans ambiguïté le camp de Sarkozy. Ayant connu et rencontré les protagonistes avant, pendant et après l’affaire, je trouve cette proposition infondée. Et je sais de quoi je parle, je suis le premier à avoir expliqué le rôle important de Dominique de Villepin dans la manipulation. Mais il y a eu une contre-manipulation tout aussi intéressante.”
Cette interprétation de son personnage poserait un problème plus léger si l’avocat de Clearstream, à l’origine de nombreux procès contre Denis Robert, n’était pas Richard Malka, également conseil de Daniel Leconte. Interrogé à ce sujet, le réalisateur “ne voit pas le problème”.

“C’est voir les choses par le petit bout de la lorgnette. Il n’a pas une place importante dans le film et je ne vois pas en quoi ça m’empêche de dire ce que je veux. La maison de production a un conseil juridique missionné sur le film pour évaluer les risques de procès. Ca ne signifie pas qu’il fasse partie intégrante du processus de production.”

Par Camille Polloni

Mise à jour le 20/04 à 17h45 : Selon le site du Nouvel Obs, maître Metzner, avocat de Dominique de Villepin, demande le retrait d’une séquence du documentaire, où le réalisateur montre un mail qu’il aurait envoyé à l’avocat, resté sans réponse. “Je n’ai jamais reçu ce mail”, déclare Olivier Metzner.

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