La télévision fait-elle du cinéma ? (Le Monde)

“Carlos” débarque sur la Croisette et Cannes frémit. Détenu à la prison de Clairvaux, le terroriste n’inquiète personne. Mais la présentation en sélection officielle, même hors compétition, de cet objet hybride, série télévisée autant que film de cinéma, créée l’événement.

Pour Canal+, elle consacre une politique mise en place depuis sept ans par Rodolphe Belmer, son directeur général, et Fabrice de La Patellière, le directeur du département fiction, pour donner aux films et aux séries de télévision une caution culturelle équivalente à celle du cinéma. Pour les exploitants de salles, elle fragilise les digues érigées depuis des années pour protéger le cinéma des assauts de la télévision. Au milieu, les producteurs hésitent, soucieux de préserver la filière, mais conscients aussi des apports de la télévision au cinéma enregistrés depuis une dizaine d’années et des perspectives qu’ils ouvrent.

Sous l’influence de chaînes américaines comme HBO, la série télé a vécu une révolution. Le coup d’envoi date de 1999, année du lancement des “Soprano”, qui posait, autour de la vie d’une famille de mafieux du New Jersey et d’un univers nourri du cinéma de mafia, les fondements de la vague à venir : récit orchestré selon une arborescence subtile et complexe sur plusieurs dizaines d’épisodes, aspect original, souvent provocateur des sujets, grande qualité de mise en scène, étude approfondie de la psychologie des personnages et de leur évolution…

“Les Soprano” ont vampirisé l’Amérique et le reste du monde pendant cinq ans. La critique découvrait dans cette forme longtemps décriée un terrain d’études fertile, et dont la qualité n’a cessé de se confirmer avec l’arrivée de séries comme “The Wire”, “Mad Men” ou encore “Breaking Bad”.

De nouveaux modes de narration Véritables laboratoires de création à une période où le cinéma indépendant américain est à bout de souffle, où le cinéma français ne se porte guère mieux, ces nouvelles venues ont comblé un vide chez les spectateurs, suscitant une nouvelle forme de cinéphilie qu’on pourrait appeler, pour reprendre l’expression du critique de séries Olivier Joyard, “sériphilie” : “Plus personne ne raconte vraiment des histoires à Hollywood”, dit-il.

Puisant souvent leurs références, leurs modes de narration, du côté du roman, voire du journalisme, elles n’ont pas tardé à inspirer le cinéma.

La structure éclatée de certains films récents comme Un prophète, de Jacques Audiard, en témoigne. Le fait que certains réalisateurs formés à la télévision se retrouvent aujourd’hui en sélection à Cannes aussi. C’est le cas de Fabrice Gobert (Simon Werner a disparu…, Un certain regard) et de Michel Leclerc (Le Nom des gens, Semaine de la critique).
Les chaînes françaises n’ont pas tardé à diffuser ces nouvelles séries que les spectateurs ont immédiatement plébiscitées. Aujourd’hui, leur valeur marchande a explosé. Vendues par les majors dans des “packages” regroupant des films de cinéma et des fictions télé, elles sont passées en quelques années du statut de produits subalternes que les chaînes étaient contraintes d’acheter pour accéder aux grands films à celui de produit d’appel.

Canal+ multiplie les projets et les budgets Après deux décennies (les années 1980 et 1990) figées sur le modèle du héros positif récurrent, les séries françaises ont accumulé, comme le pose Olivier Joyard, “un retard stratosphérique” qu’elles cherchent désormais à combler.

Depuis sa création, en 2002, le département fiction de Canal+ en particulier affiche une volonté très forte de jouer sur ce terrain en produisant des séries feuilletonnantes inspirées du modèle HBO, et pour lesquelles elles font souvent appel à des réalisateurs issus du cinéma.

Les contacter pour des projets télévisés devient plus facile, constate Fabrice de La Patellière, fils du cinéaste Denys de La Patellière : “On bénéficie de l’énorme phénomène culturel que sont devenues les séries télévisées en l’espace de dix ans. Ce qui se fait aux Etats-Unis de plus intéressant, c’est à la télévision.”

Avec à son actif un Emmy Award reçu pour le téléfilm Nuit noire, d’Alain Tasma, avec le succès à l’étranger d'”Engrenages”, série qui s’est vendue dans 65 pays, avec d’autres expériences imparfaites, mais porteuses de renouveau, comme “Reporters”, d’Olivier Kohn, ou “Pigalle”, d’Hervé Hadmar, Canal+ est prêt à passer à la vitesse supérieure.

“Notre prochaine frontière, soutient Rodolphe Belmer, c’est de lancer de grandes séries très spectaculaires, une par an en moyenne, avec des moyens de production de classe mondiale. A la fois pour les offrir à nos spectateurs et pour les vendre à l’étranger.” Alors qu’aujourd’hui, un épisode se fait pour un peu moins de 1 million d’euros, ces “méga-métrages” bénéficieront de budgets équivalents à ceux pratiqués aux Etats-Unis, soit de 2 à 2,5 millions d’euros par épisode.

Adaptation de la bande dessinée de Van Hamme dont le pilote vient d’être diffusé sur le réseau américain NBC, “XIII” est le premier-né de cette catégorie. Le mode de production, en outre, devrait se rapprocher du modèle américain, centré autour d’un “show runner” qui conçoit la série, écrit et réalise quelques épisodes, et supervise pour le reste une équipe de scénaristes, mais aussi le casting, les décors, le montage, etc.

Les cinéastes et les producteurs se lancent A l’heure où les films d’auteur ont de plus en plus de mal à se monter, les cinéastes comme les producteurs français lorgnent eux aussi du côté des séries. Chez Haut et Court, Caroline Benjo développe “Xanadu” pour Arte, l’histoire d’une famille dans le milieu de la pornographie, et “Les revenants” pour Canal+, série dérivée du film de Robin Campillo, produit en 2003 par sa société, où des morts viennent reprendre leur place parmi les vivants.

Paulo Branco s’est, lui, lancé dans la production d’un feuilleton pour Arte tourné par Raoul Ruiz, l’adaptation en six épisodes des Mystères de Lisbonne, un roman du XIXe siècle de Camilo Castelo Branco.

D’autres se lancent dans l’aventure, comme les frères Altmayer, les producteurs d’OSS 117, qui viennent de créer une filiale télé pour leur société, Mandarin Films. “Avec la multiplication des écrans, explique Nicolas Altmayer, et en regard de la qualité de ce qui se fait aujourd’hui pour la télévision, il nous semblait crucial d’être présents dans ce secteur.”

Un mode de tournage différent Le métier n’est pas le même, reconnaît Caroline Benjo, qui a été surprise par le temps, très long, nécessaire au développement, par le rythme ultratendu exigé sur le tournage : “En télé, on tourne jusqu’à 8 minutes utiles par jour, alors qu’en cinéma c’est 2.” “Il y a des réalisateurs que ça gêne, d’autres qui sont stimulés par ces cadences, ce marathon contraignant, fatigant, qui exige rythme et énergie”, assure Fabrice de La Patellière.

Caroline Benjo insiste par ailleurs sur “la liberté de ton, de traitement, de choix dans les sujets, qui est beaucoup plus grande qu’au cinéma : le spectateur de télé a été formé par les séries américaines à être dans cette exigence, ce qui nous encourage à aller très loin”.

Un paradoxe, alors que la frilosité des films français est systématiquement mise sur le compte des télévisions et du conditionnement de leur apport financier aux exigences du prime time.

On peut y voir, comme Hervé Hadmar, l’effet du contexte concurrentiel : “Les nouvelles séries sont nées de la crise de la télévision. HBO et Showtime devaient gagner des parts de marché, comme Canal+ aujourd’hui. Cela force à prendre des risques.”

En retour, ajoute Caroline Benjo, “de plus en plus de réalisateurs sont tentés d’aller vers la série télé pour faire des choses qu’ils ne pourraient pas faire au cinéma”. Après “Braquo”, d’Olivier Marchal, après Sagan, de Diane Kurys, l’engagement d’Eric Rochant dans la deuxième saison de “Mafiosa”, d’Assayas dans “Carlos”, marque l’arrivée dans le genre de réalisateurs marqués “cinéma d’auteur”.

Isabelle Regier et Macha Séry

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