Soyouz sous les tropiques, année zéro (JDD)

Français et Russes travaillent au lancement, cet été, de la fusée Soyouz depuis la Guyane. Une première, un pari humain et commercial. C’est un gros village guyanais lové au creux d’un fleuve, dans la moiteur de la forêt amazonienne. Sinnamary (“rien sans Marie” en créole) témoigne de la piété des premiers colons débarqués ici en 1624. Rien ne semble troubler la tranquillité du bourg, avec son église orangée, ses maisons coloniales délavées et son vieux pont métallique. On est très loin de la steppe glacée du cosmodrome de Baïkonour. Pourtant, c’est ici, trente ans après le premier tir d’Ariane à Kourou, que la fusée russe Soyouz va s’élever dans le ciel de Guyane.

A dix kilomètres de Sinnamary, une quarantaine de Russes s’activent sur le pas de tir, le premier jamais construit hors de leur pays. Le chantier, démarré en 2006, est quasiment terminé. Mais la mise au point du portique mobile, une tour qui doit protéger le lanceur de la pluie guyanaise, a pris plus d’un an de retard. La tension monte. Tout doit être prêt pour le premier décollage, prévu cet été. La rumeur annonce déjà la venue des présidents Sarkozy et Medvedev et/ou de leur Premier ministre. “On a une grosse pression sur les épaules. Nous devons être à la hauteur de l’événement”, confie le chef des opérations de lancement pour Arianespace, Jean-Claude Garreau.

Avec ses 1.753 tirs réussis d’affilée (record à battre), la vénérable Soyouz est un mythe de l’histoire spatiale. Elle a envoyé dans les étoiles le premier satellite, Spoutnik, en 1957, puis le premier homme, Youri Gagarine, en 1961. Un symbole de la guerre froide et de la fierté soviétique. “Les Russes qui travaillent ici ont tous la nostalgie de cette époque. Ils étaient la vitrine et les enfants gâtés du système”, remarque un ingénieur français.

Trois tonnes en orbite géostationnaire

La chute du mur de Berlin a failli porter un coup fatal à l’industrie spatiale russe, soudainement privée de crédits. Mais Américains et Européens se sont précipités à son chevet, attirés par des lanceurs, certes rustiques, mais fiables et bon marché. C’est ainsi qu’Arianespace a récupéré Soyouz. Depuis 1996, le leader mondial des lancements commerciaux exploite déjà le lanceur russe depuis Baïkonour en partenariat avec les Russes.

Dès lors, l’idée d’un pas de tir sous les tropiques s’est vite imposée. Grâce à sa proximité avec l’équateur, la Guyane est une rampe de lancement idéale. Soyouz pourra ainsi convoyer trois tonnes en orbite géostationnaire, presque deux fois plus qu’à Baïkonour. Ce qui en fera le complément idéal du lanceur lourd Ariane 5 (10 tonnes). “Cela nous permet de gagner de nouveaux marchés. Nous avons déjà 19 satellites à lancer avec Soyouz, soit plusieurs centaines de millions d’euros de chiffre d’affaires”, se félicite le PDG d’Arianespace, Jean-Yves Le Gall.

Plus d’activité pour le Centre spatial guyanais (CSG), plus de fusées à construire pour la Russie: l’alliance est scellée par de solides intérêts communs. Le “chef d’orchestre” du lancement, Jean-Claude Garreau, et le responsable adjoint du chantier, Sergey Ermolaev, se sont rencontrés à Baïkonour en 1997. “Quand on parle technique, on apprend vite à s’apprécier. On allait au sauna ensemble tous les jeudis soir, dans la tradition russe. Sergey est un ami”, raconte le Français.

L’effet de la vodka à 28°

Aujourd’hui, ils travaillent main dans la main en Guyane. Mais leurs équipes ont dû apprendre à dépasser les barrières linguistiques (les Russes parlent peu l’anglais) et culturelles. Les Européens justifient tout par des calculs, quand les Russes ne jurent que par l’expérience. Pour réduire les coûts, les ingénieurs du CSG avaient proposé de réduire la taille du carneau, la fosse bétonnée qui évacue les gaz de combustion lors du lancement. “Niet”, ont répondu les Russes, pour qui on ne change pas une recette qui a fait ses preuves.

Il a aussi fallu composer avec la fierté technologique et la crainte de l’espionnage industriel. “Quand on leur posait des questions sur les dimensions d’une pièce, les Russes étaient méfiants. Nous devions leur expliquer pourquoi nous avions besoin de ce renseignement”, raconte un cadre guyanais. Mais au fil du temps, “un vrai climat de confiance réciproque s’est installé”, explique Didier Coulon, responsable du programme Soyouz à l’Agence spatiale européenne. “Avec les ingénieurs français, on commence à ne plus avoir besoin d’interprètes pour se comprendre”, renchérit Sergey Ermolaev.

Les hommes venus du froid ont vite pris goût au climat local. “Il fait – 28 °C à Moscou et + 28 °C ici. Nous sommes gâtés”, indique Sergey Ermolaev. “Quand ils prennent le soleil au bord de la piscine, certains ressemblent à des Guyanais”, sourit Sébastien Haddad, directeur de l’hôtel du Fleuve à Sinnamary, où les Russes sont logés. Tout a été fait pour les chouchouter. L’établissement a installé une salle de cinéma, deux chaînes de télé russes, et a même fait creuser un canal pour qu’ils puissent pêcher et cuisiner leurs prises. Arianespace se charge des excursions touristiques du week-end, avec promenades en bateau, visite de Cayenne ou observation des tortues. “Ils se sont très bien intégrés. Nous les invitons à tous les événements sportifs et culturels”, confirme le maire de Sinnamary, Jean-Claude Madeleine.

Au départ, l’amour supposé des Russes pour la vodka avait pourtant suscité des craintes. Moscou avait même envisagé d’établir un consulat en Guyane pour gérer les problèmes. Finalement, aucun incident n’a été déploré. D’autant plus que les Russes sont soumis à une discipline de fer, héritée du temps où le spatial était militaire. “Ils sont très hiérarchisés et tout le monde obéit au chef. Je n’ai pas eu à faire une seule réprimande en un an et demi”, s’étonne Sébastien Haddad.

Après des années de vaches maigres, Soyouz est une aubaine pour l’hôtel du Fleuve. Les effectifs (32 salariés) ont doublé. Des travaux d’agrandissement sont en cours pour pouvoir accueillir les quelque 200 Russes qui viendront pour chaque lancement. “Soyouz n’est pas une mine d’or”, assure pourtant Jean-Claude Madeleine, qui planche sur un ambitieux projet touristique avec réaménagement des berges du fleuve et création d’une marina. L’espoir du maire? Attirer les ingénieurs de passage et les curieux venus pour toucher du doigt le rêve spatial.
Yann Philippin, envoyé spécial en Guyane française – Le Journal du Dimanche

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