L’appétit d’ogre d’Arianespace (Usine Nvelle)

Prêts ? 5–4–3–2–1… Mise à feu! Pour la première fois de son histoire, les moteurs du lanceur Soyouz arracheront les 300 tonnes de la célèbre fusée russe d’un pas de tir guyanais. C’est – si tout va bien – ce qui se produira cet été. Puis, en novembre ou décembre 2010 sur l’ancien pas de tir d’Ariane 1 et 2, Vega, une petite fusée de conception italienne, s’élancera dans le ciel guyanais. Entretemps, pas moins de sept tirs d’Ariane 5 auront eu lieu.

Voilà le beau scénario dont rêvent les 1500 hommes (et quelques femmes) basés à Kourou. A partir de 2011, la cadence de lancement atteindra 12 à 14tirs par an, deux fois celle des années 2007-2009. Le Centre spatial guyanais (CSG) n’avait plus vu cela depuis les années 1990, quand Ariane 4 cohabitait encore avec sa grande soeur Ariane 5. « C’est très important pour le site car Soyouz et Vega vont générer des dizaines d’emplois supplémentaires », affirme Joël Barré, le directeur du CSG au Cnes (Centre national d’études spatiales). L’arrivée de ces deux lanceurs au catalogue d’Arianespace marque surtout pour l’entreprise européenne sa volonté de garder sa place –dominante– sur le marché du lancement des satellites commerciaux. Même si l’addition est salée. Pour construire le pas de tir de Soyouz, 409 millions d’euros ont été nécessaires, aux deux tiers financés par l’Agence spatiale européenne (ESA), l’autre tiers par Arianespace. Sur le chantier, situé sur la commune de Synnamary à une vingtaine de kilomètres de Kourou, les ouvriers et techniciens majoritairement russes s’affairent pour être prêts à temps. « Nous sommes très fiers de travailler avec l’ESA », lance avec diplomatie Sergueï Ermolaev, le responsable du projet.

Au coût du pas de tir s’ajoute l’achat de 14 lanceurs, dont les 5 premiers ont été commandés par l’ESA à son fabricant russe, l’usine Progress à Samara, le 26 janvier. « Ces développements vont augmenter nos budgets d’environ 50% à Kourou », confirme Michel Bartolomey, le responsable d’Arianespace au CSG. Chaque lancement de Soyouz sera facturé de 65 à 70 millions d’euros aux clients, à comparer aux 40 à 45 millions d’euros que coûtent un tir de Baïkonour. Tout cela peut apparaître comme un cadeau à l’industrie spatiale russe. D’autant que le chantier a pris plus d’un an de retard. Seulement voilà, au Cosmodrome situé dans le Kazakhstan, la quasi-totalité des lancements sont dédiés soit à la station spatiale internationale, soit aux satellites gouvernementaux. Il n’y a pas de créneau disponible pour le marché commercial, donc pas de concurrence pour Arianespace. En Guyane au contraire, jouant de sa position favorable sur l’Equateur pour atteindre l’orbite géostationnaire (GTO), Arianespace se fait fort de trouver des clients au lanceur russe. La première étape de cette alliance a eu lieu en 1996 avec la création de la société Starsem, qui gère les tirs de Soyouz depuis Baïkonour, et dont EADS Astrium et Arianespace sont coactionnaires avec respectivement 35% et 15% du capital.

« C’est Jacques Chirac, qui au début des années 2000, désireux de consolider ses relations avec Vladimir Poutine, a poussé le projet vis-à-vis de ses alliés européens », se souvient Jacques Villain, l’ancien directeur des affaires spatiales du groupe Safran et membre de l’Académie de l’air et de l’espace. « A cette époque, les usines russes étaient de véritables cavernes d’Ali Baba, remplies de fusées disponibles », ajoute-t-il. L’ex-président français visite l’énorme complexe industriel de Progress en juillet 2001 avec son homologue russe. Deux ans plus tard, les pays de l’ESA décident l’implantation de Soyouz en Guyane. Malgré le retard, le pari semble prometteur: le carnet de commandes du lanceur russe compte déjà 17 satellites, dont ceux de Galileo. Le petit secret de Soyouz, comme celui de Vega dans sa catégorie, est de pouvoir mettre en orbite des satellites de petite et moyenne taille, entre 1,5 tonne pour Vega et 3- 4 tonnes pour Soyouz (en GTO).

DE NOMBREUSES SYNERGIES

Ce que le « camion » Ariane a bien du mal à faire de façon rentable. La fusée européenne a, certes, la régularité d’un métronome (35 lancements consécutifs sans anicroche), mais sa capacité est adaptée à de grosses charges utiles, de 8 à 10 tonnes. Ariane 5 peut emporter deux satellites dans sa coiffe, par exemple, un gros et un petit, et les placer en orbite pour 150 millions d’euros. « Encore faut-il trouver la bonne paire au bon moment », souligne Philippe Hornet, le directeur d’Astrium à Kourou. Du coup, les satellites de taille moyenne (35 à 40% des lancements), échappent souvent aux Européens. Des lanceurs comme Proton, exploité par International Launch Services (ILS) ou Zenit (opéré par SeaLaunch) peuvent les mettre en orbite de Baïkonour pour moins de 60 millions d’euros. Or, alors qu’on manque de lanceurs, les spécialistes prédisent une augmentation du marché de 50% sur la prochaine décennie.

Autre argument: « S’il avait fallu développer un lanceur moyen, cela aurait coûté des milliards d’euros », plaide Jon Tsaden, responsable à l’ESA. Lequel rappelle que le développement d’Ariane 5 s’est élevé à 10 milliards d’euros. Quant à Vega, son coût est resté limité, à environ 800 millions d’euros, mais c’est une fusée pour de petits satellites, souvent scientifiques. De nombreuses synergies sont prévues entre Vega et Ariane 5. Le petit lanceur utilisera la plupart des installations d’Ariane 5 (usine de propergol, bâtiment d’intégration, pas de tir, centre de commandement, etc…) et les lancements seront coordonnés avec ceux de sa grande soeur.

Même chez EADS Astrium on est satisfait. Pour le fabricant d’Ariane 5, la nécessité de se doter à court terme de ces deux fusées démontre la pertinence du développement de la future Ariane 6. Prévu pour 2025, ce lanceur serait beaucoup plus flexible et modulaire, et positionné sur le marché des satellites de taille moyenne… comme Soyouz! La fusée russe a donc le rôle de faire la jonction.

LES CONCURRENTS SONT LOIN D’ÊTRE INACTIFS

En attendant, à l’ESA comme au Cnes, on estime qu’avec trois fusées complémentaires, les Européens sont bien armés pour affronter la concurrence. Car malgré la domination d’Ariane 5 sur le marché des satellites commerciaux, les autres compétiteurs ne sont pas inactifs. A commencer par ILS et sa fusée Proton. En 2009, cette société à capitaux russes basée aux Etats-Unis a fait jeu égal avec le lanceur européen sur le créneau des satellites de télécoms. SeaLaunch, qu’on disait moribond après sa mise sous Chapter 11 en 2007, a effectué quatre missions commerciales en 2009 à partir de Baïkonour. Il faut dire qu’elle facture ses lancements de 55 à 60 millions de dollars. « Même si SeaLaunch est un outsider, il est toujours là », analyse un connaisseur du secteur. Sans oublier la fusée chinoise Longue Marche, qui pointe de plus en plus son nez sur le marché commercial, ou les lanceurs indiens dédiés aux petits et moyens satellites.

Enfin, rien n’assure que Lockheed Martin et Boeing, qui exploitent les fusées Delta et Atlas et se sont recentrés sur les satellites militaires et scientifiques américains, ne fassent pas leur apparition sur le marché commercial international si les budgets spatiaux américains baissent. Le président Obama ne vient-il pas de renoncer au retour américain sur la Lune. Un tel scénario ne fait rire personne.

De Kourou, Guillaume Lecompte-Boinet
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Un marché de 6 milliards de dollars par an
> L’ensemble des satellites gouvernementaux, militaires et commerciaux (matériels et lancements) devrait peser 178 milliards de dollars sur la période 2009-2018 (+50% par rapport à la décennie précédente).
> Les satellites commerciaux représentent 30% du total, soit environ 6 milliards de dollars par an.

Source: Euroconsult

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