Louis Gallois dramatise l’A400M (Challenges)

A première vue, c’était un dîner de presse comme un autre. Une hacienda à quelques kilomètres de Séville, un Louis Gallois ravi devant les démonstrations de dressage de chevaux, un peu de flamenco pour détendre les oreilles et de Rioja pour délier les langues. Pourtant, l’angoisse est palpable dans les rangs d’EADS.

Et il ne faut pas beaucoup “chauffer” ce cadre dirigeant d’EADS pour qu’il confesse son amertume à l’heure où les Etats clients de l’A400M, Allemagne en tête, refusent de négocier la répartition des 7 milliards d’euros de surcoûts du programme: “L’industrie aéronautique, c’est un excédent commercial de 15 milliards d’euros pour la France. L’automobile, c’est en moyenne un déficit de 5 milliards d’euros. Alors, on aiderait massivement l’automobile et on voudrait faire porter à EADS un boulet de 7 milliards d’euros, quand ses concurrents sont soutenus à fonds perdus par leurs Etats? Autant fermer la boutique et donner le marché à Boeing, aux chinois ou aux russes!” Il reprend son souffle. “Le succès d’Airbus, ses 6.000 livraisons ou presque, reposent encore sur les investissements des pères fondateurs. Si on flingue cette industrie maintenant, c’est une responsabilité historique”.

Autre table, autre discours. Un cadre d’Airbus évoque l’avancée des négociations avec les Britanniques, qui pourrait augurer d’une solution viable pour tous les clients: une hausse du prix unitaire de l’A400M d’environ 25% (à environ 140 millions d’euros), et un étalement des livraisons pour lisser la hausse du budget. “Même à ce prix, l’A400M reste bien plus compétitif à la tonne que le C-17 de Boeing ou le C-130J de Lockheed Martin”, assure Louis Gallois. Encore faudrait-il ouvrir les négociations, à 19 jours de la date limite du moratoire prévue le 31 janvier. “Nous espérons encore être invités à la réunion des ministres de la Défense le 14 janvier à Londres”, indique Louis Gallois.

Usine Airbus Military de Séville, ce matin. Dès le lancement de la conférence de presse conjointe d’EADS et Airbus, à quelques mètres de l’énorme carcasse du deuxième A400M sorti des lignes de production, le président d’EADS ne s’embarrasse pas de circonlocutions: “J’envoie un message d’urgence aux pays clients. EADS dépense 100 à 150 millions par mois sur ce programme, ce n’est plus soutenable après janvier. Nous sommes prêts à négocier, mais il faut discuter, maintenant.” Quelques minutes plus tard, le président d’Airbus Tom Enders enfonce le clou. “Je ne peux pas laisser l’A400M menacer le reste des activités d’Airbus, les programmes civils, les investissements en R&D.” Sous-entendu: plutôt tout arrêter, quitte à consentir une provision gigantesque, plutôt que rester dans un programme en perte qui ruine les marges de manoeuvre d’Airbus. Simple bluff? “Je ne joue pas au poker”, affirmait Enders hier à la BBC.

Pour le reste, Louis Gallois n’aura pas trop eu à se plaindre d’une année 2009 qu’il aurait pu imaginer bien pire. Record de livraisons chez Airbus (498)? “Bravo, Tom”. Objectif de commandes atteint (310)? “Bravo, John” (Leahy, le directeur commercial d’Airbus). S’ajoutent à ce bilan quelques beaux contrats chez Astrium (4 milliards d’euros avec Arianespace et 500 millions avec l’opérateur SES), une bonne résistance des livraisons d’Eurocopter et de la division Défense-Sécurité. La compétition des ravitailleurs américains? “Nous avons juste besoin d’un appel d’offres équilibré pour gagner à nouveau”, explique Gallois. En coulisses, le patron d’EADS North America, Sean O’Keefe, ex-boss de la NASA, n’y va pas par quatre chemins: “L’appel d’offres actuel revient à chercher un avion similaire à l’actuel ravitailleur, le KC-135, qui a plus de cinquante ans. Nous espérons que l’armée américaine changera ces critères, et cherchera à nouveau le meilleur avion”.

Côté civil, pas de panique en vue: “Notre carnet de livraison est plus robuste qu’en septembre dernier, on commence à voir le bout du tunnel sur la production de l’A380”, pointe le directeur général d’Airbus Fabrice Brégier. Quant à l’A350XWB, prévu pour mi-2013, il est dans les clous: “On avance bien sur la conception des premières pièces, notamment le caisson central de voilure.” Un cadre d’Airbus décrypte, quelques mètres plus loin. “Contrairement à certains, on n’a pas pris des charlots comme partenaires.” Boeing appréciera.

N’était la chape de plomb des menaces sur l’A400M, cette conférence, sous les hélices géantes de l’avion de transport militaire, aurait presque pu être gaie. Dans le contexte actuel, elle a juste été étrange. En ce début d’année crucial pour EADS, on s’en contentera.

par Vincent Lamigeon, envoyé spécial de Challenges à Séville, mardi 12 janvier 2010.

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