JPL: Aiguilleurs du cosmos (Le Monde)

Entre eux, les employés du Jet Propulsion Laboratory (JPL) appellent la salle le “centre de l’Univers”. La plaisanterie est à peine outrancière. Ce mardi-là, vers 13 h 30, heure de Los Angeles, le centre de contrôle du JPL recevait simultanément des nouvelles de la Lune, de Mars et de Saturne par l’intermédiaire de trois vaisseaux en orbite autour de ces astres.

Le robot Opportunity transmettait le récit de sa journée d’exploration de la surface martienne. Voyager 1 signalait sa position au-delà des frontières officielles du système solaire. La sonde, lancée en 1977, a mis tant de milliards de kilomètres entre elle et nous que ses ondes radio mettent plus de quinze heures à parvenir sur Terre.

Muets à cet instant, douze autres explorateurs du cosmos attendaient leur tour d’adresser des messages, via un réseau d’antennes géantes, à cette pièce effectivement placée au centre du petit coin d’Univers fréquenté par des appareils de fabrication humaine.

Derrière les écrans de contrôle, nulle agitation. Quelques visages absorbés par les tâches de routine, hermétiques à l’émotion qui saisit immanquablement les visiteurs. Pour le personnel, le stress et l’euphorie sont désormais réservés aux moments cruciaux : insertion d’une sonde en orbite autour d’une planète ou atterrissage d’un robot sur un sol lointain. Ces jours-là, la salle, bourrée d’ingénieurs et de scientifiques, renoue avec l’excitation des grandes premières spatiales qui secoue périodiquement ces lieux depuis les années 1930. Depuis qu’un groupe de chercheurs du California Institute of Technology (Caltech) de Pasadena, faubourg de Los Angeles (Californie), incités à s’éloigner du campus de l’université parce qu’ils y avaient fait trop de dégâts, ont choisi des lieux déserts et pas trop éloignés pour s’adonner à leur dangereuse passion du tir de fusées.

Le Jet Propulsion Laboratory, ainsi baptisé par l’âme du groupe, Théodore von Karman, spécialiste hongrois de l’aéronautique exilé aux Etats-Unis pour fuir le nazisme, n’a jamais quitté ces canyons qui crevassent le pied des montagnes San Gabriel. C’est là que fut conçu et contrôlé Explorer 1, le premier satellite américain placé en orbite, en 1958, quatre mois après le Spoutnik soviétique. La même année, tout en demeurant administré par Caltech, le JPL intégra la NASA, la toute nouvelle agence américaine.

Et lorsque les centres de ce mastodonte naissant se répartirent les grands domaines de la conquête spatiale, William Pickering, directeur historique du JPL, opta pour l’exploration robotisée du système solaire. “J’ai choisi l’espace lointain pour le défi scientifique et technologique, justifiait-il en 2003, peu avant sa mort. Mais aussi parce que je pressentais que les vols habités seraient très lourds politiquement.”

Choix judicieux. Les vaisseaux légers du petit JPL ont peu à peu pris de vitesse les navires-amiraux, avec astronautes, de la maison mère. Dans les années 1960, ils ont d’abord tâtonné, et beaucoup échoué, à l’heure du programme Apollo triomphant. Puis à partir de la décennie suivante, ils ont volé de succès en succès alors que les vols habités s’enfermaient dans l’impasse de la navette et de la station spatiale internationale. Leurs premières scientifiques et techniques ont fini par éclipser la monotonie des allers-retours vers l’orbite basse de la Terre. Et imposé l’idée qu’avant de devenir un hypothétique lieu d’expansion humaine, l’espace est un formidable terrain de connaissance.

Aujourd’hui, les 130 bâtiments du JPL couvrent 70 hectares des collines qui l’ont vu naître. Plus de 5 000 personnes travaillent dans ce complexe qui contrôle actuellement 17 sondes envoyées dans le cosmos. “C’est un nombre record, constate Charles Elachi, le directeur du laboratoire, qui s’explique en grande partie par l’allongement du temps des missions.” Les symboles les plus médiatisés de cette longévité demeurent les deux robots martiens, Spirit et Opportunity, auxquels les prévisions n’accordaient pas plus de trois mois d’espérance de vie, et qui sont toujours en activité plus de cinq ans après leur arrivée sur la Planète rouge.

Mars, la grande affaire du JPL, le lieu fétiche où l’exploration robotisée a connu quelques-uns de ses plus grands succès, mais aussi nombre de déconvenues. Ces jours-ci, les équipes du JPL se demandent comment sortir Spirit de la pente dans laquelle il s’est ensablé, une pierre coincée sous le ventre. Un “bac à sable” reproduit à Pasadena le piège dans lequel le robot s’est enferré, et où l’on teste sur un frère jumeau les manoeuvres qui le tireront éventuellement de ce mauvais pas.

Mais cette péripétie n’est rien à côté de la mauvaise nouvelle que les responsables du JPL ont dû assumer il y a un an : le report en 2011 du départ de la sonde Mars Science Laboratory (MSL) prévu cette année. Pour la première fois depuis quinze ans, le laboratoire ne profitera pas d’une fenêtre de tir pour envoyer un engin vers la Planète rouge. Les raisons sont avant tout techniques : les ingénieurs ne parviennent pas à être certains que les roues articulées de cet engin, de la taille d’une petite voiture, ne se gripperont pas dans le froid martien.

Mais ce trou dans le planning est sans doute aussi le signe d’un changement d’époque. Confronté à une complexification des engins, et aux limitations budgétaires de la NASA, le JPL veut davantage s’ouvrir aux partenariats internationaux. L’instrument le plus spectaculaire de MSL, un laser qui analysera les roches à distance, a été réalisé par le CNES, l’agence spatiale française. Sur Mars, le robot a toutes les chances de se poser près de couches d’argile découvertes par l’instrument Oméga de la sonde européenne Mars express. Le repli sur soi, particulièrement sensible durant les années Bush, n’est plus d’actualité. Recevant une délégation du CNES, mi-septembre, Charles Elachi pouvait désormais se déclarer ouvert à tous types de collaborations. S’il tient toujours à se situer au centre de l’univers de la science spatiale, le JPL sait qu’il n’a plus les moyens de s’y maintenir seul.

Jérôme Fénoglio (Pasadena, envoyé spécial)
Article paru dans l’édition du 17.10.09.

This entry was posted in space, space science. Bookmark the permalink.

Leave a Reply

Please log in using one of these methods to post your comment:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s