Argos célèbre ses trente ans (Le Monde)

Pourquoi certains albatros disparaissent-ils à vitesse accélérée alors qu’ils nichent dans des régions éloignées de tout ? Pourquoi pêcher le thon rouge dans l’Atlantique peut-il avoir un effet sur les stocks de Méditerranée ? Bien connue pour la sécurité qu’elle offre aux navigateurs solitaires, la balise Argos a surtout permis de répondre à nombre de questions sur la faune et ses interactions avec l’environnement. C’est sous ce signe que sera placé, mercredi 7 octobre, à la Cité des sciences et de l’industrie à Paris, la célébration des trente ans de service du fameux système satellitaire de géolocalisation.

UNE STRUCTURE À CAPITAUX PUBLICS ET PRIVÉS
Lorsqu’il s’agit de science, l’exploitation du système Argos ne dégage aucun profit pour son exploitant : tel est le cas pour Collecte Localisation Satellites (CLS). La société est filiale à 55 % du Centre national d’études spatiales (CNES), à 15 % de l’Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer (Ifremer) et, pour le reste, de banques (notamment BNP Paribas, Société générale). “En vertu des accords internationaux que nous avons signés, nous facturons nos services à prix coûtant aux organismes de recherche et aux universités, précise Christophe Vassal, directeur général de CLS. Mais sur d’autres services, comme la surveillance des flottes de pêche, nous avons une démarche commerciale.” De 4 000 à 5 000 bateaux de pêche sont équipés de balises Argos. Leurs dates de sorties et leurs déplacements sont suivis et les données sont transmises aux autorités de chaque pays. Le suivi des navires qui croisent en zones de piraterie font aussi l’objet d’une commercialisation classique.

“Les deux tiers de la capacité du système sont utilisés pour des applications scientifiques et en particulier pour l’étude de la faune”, explique Michel Margery, responsable du dispositif au Centre national d’études spatiales (CNES), maître d’ouvrage du système. Aujourd’hui, environ 20 000 balises Argos sont en circulation et les données qu’elles transmettent sont récupérées par Collecte Localisation Satellites (CLS), opérateur du système et filiale du CNES et de l’Ifremer. Plus d’un millier d’instituts scientifiques, de centres de recherche ou d’universités utilisent le système Argos dans le cadre de leurs recherches.

Lancé en 1979 en partenariat avec l’organisme fédéral américain chargé de la surveillance du climat, la NOAA, le système a permis d’ouvrir considérablement l’horizon des écologues. L’étude télémétrique des espèces migratrices ou de celles dites pélagiques (passant le plus clair de leur temps en pleine mer), a mis au jour des interactions à longues distances parfois insoupçonnées.

“Sur les îles Crozet (archipel subantarctique) où elles nichent, nous avions remarqué un important déséquilibre démographique chez certaines populations d’albatros, les femelles déclinant beaucoup plus vite que les mâles, illustre Henri Weimerskirch, directeur de recherche (CNRS) au Centre d’études biologiques de Chizé (Deux-Sèvres). Nous n’avions aucune idée de la raison de ce déséquilibre. Jusqu’à ce que nous puissions suivre les individus sur de longues périodes de temps. En réalité, mâles et femelles n’effectuent pas le même type de déplacements et ces dernières montent jusqu’à 2 000 kilomètres au nord, dans des zones de pêche au thon.” Le lien s’est révélé simple : les appâts des lignes (d’environ une centaine de kilomètres) déployées par les thoniers asiatiques leurrent les oiseaux. Ceux-ci s’accrochent aux hameçons et périssent noyés. “Nous pouvons désormais nous rendre aux réunions de la commission thonière de l’océan Indien avec suffisamment d’arguments pour réclamer des changements des techniques de pêche”, ajoute M. Weimerskirch.

“Ces dernières années, les efforts faits par les constructeurs pour miniaturiser les balises, dont les plus petites ne pèsent que quelques grammes, les rendent utilisables sur une large gamme d’espèces”, ajoute Christophe Vassal, directeur général de CLS. Des animaux plus petits, comme le saumon ou l’anguille, peuvent désormais être “balisés”. Ils sont aujourd’hui au centre de nombreuses questions. Le saumon de l’Atlantique se raréfie parfois brusquement dans les eaux douces d’Europe et d’Amérique du nord (Le Monde du 2 septembre). Tandis que l’anguille européenne, dont l’aire de reproduction se situe dans la mer des Sargasses (Atlantique nord), se fait de plus en plus rare à l’abord des côtes européennes…

Outre leur miniaturisation, les balises de dernière génération permettent aussi de relever et de transmettre des données sur leur environnement (température, pression, salinité de l’eau, etc.), voire sur la physiologie de leur hôte (température corporelle, rythme cardiaque, etc.).

Ces améliorations techniques permettent notamment de suivre les trajets saisonniers d’espèces aquatiques – y compris les déplacements verticaux, la profondeur des plongées pouvant être déduite de la pression ambiante. En particulier, un lien entre les populations de thons rouges des côtes américaines et celles de Méditerranée a été récemment documenté. Ce qui nécessite, pour éviter un effondrement de l’espèce, des politiques de régulation des prises menées en bonne intelligence, du golfe du Mexique jusqu’au large de la Grèce… Le suivi des espèces menacées ou surexploitées permet en outre de déterminer leurs lieux de reproduction et ainsi d’établir des zones de protection.

La capacité des nouvelles balises à communiquer sur leur environnement ouvre aussi des perspectives inattendues. “Les éléphants de mer, par exemple, lorsqu’ils sont équipés d’une balise, nous permettent de connaître la température et la salinité de l’eau aux profondeurs auxquelles ils plongent c’est-à-dire jusqu’à 1 000 à 2000 mètres, explique M. Weimerskirch. Cela permet de compléter les données du réseau océanographique Argo (bouées dispersées sur l’ensemble des mers du globe pour relever les paramètres physico-chimiques de l’eau sur les premiers 1 500 mètres de profondeur).” Ce qui s’avère bien utile puisque ledit réseau Argo est “peu déployé dans l’océan Austral”. La faune n’est alors plus seulement objet d’étude. Par un amusant retournement des choses, elle peut aussi devenir instrument de mesure océanographique…

La modernisation du système Argos ne tient pas seulement aux progrès réalisés par les concepteurs de balises. Elle repose aussi sur la capacité de l’ensemble du dispositif à traiter une quantité de données en constante augmentation. Depuis 2006, le système est progressivement transformé et passe de sa deuxième à sa troisième génération. Le CNES n’en reste pas là. “Nous venons de décider de lancer la quatrième génération à partir de 2014, ce qui nous amènera jusqu’en 2022”, précise ainsi M. Margery.

Stéphane Foucart

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