Jean-Luc Hees: Le micro dans la peau (Le Monde)

II n’a pas hésité une seule seconde. Fin février, à l’Elysée, lorsque Nicolas Sarkozy lui a demandé : “Voulez-vous être le prochain président de Radio France ?”, Jean-Luc Hees a répondu “oui” de sa voix grave et nonchalante. “Parfait”, lui a alors dit le chef de l’Etat avant d’ajouter : “Sachez que je ne vous demanderai jamais ce qui peut gêner vos convictions ou votre conscience.” “Dont acte”, a indiqué Jean-Luc Hees en hochant la tête.

En quittant le bureau présidentiel, le journaliste était, dit-il, “comme le loup de Tex Avery”, prêt à grimper aux murs. Mais il a su garder son calme, a téléphoné aussitôt à sa femme et à quelques amis dont Philippe Val, le directeur de Charlie Hebdo. “J’ai gagné au Loto sans avoir coché les grilles”, leur a-t-il dit en rigolant.

En se rendant à l’Elysée, Jean-Luc Hees ne pensait pas en ressortir avec un mandat de cinq ans pour présider aux destinées de Radio France. Il en avait été évincé cinq ans plus tôt par Jean-Paul Cluzel que le président de la République n’a pas reconduit pour un second mandat. “J’en rêvais et j’aime cette ironie du destin”, reconnaît Jean-Luc Hees.

Puis, il a franchi sans encombres les obstacles des auditions (Conseil supérieur de l’audiovisuel, Sénat et Assemblée nationale) imposées par la nouvelle loi audiovisuelle. “Un simulacre”, s’est insurgé le député socialiste Didier Mathus. “Les mots ont un sens. Sarkozy m’a garanti qu’il n’interviendrait pas et, s’il veut me révoquer, il prendra plus de risques politiques que moi”, répond Jean-Luc Hees. Il ajoute : “A 57 ans, je ne vais pas ruiner ma réputation d’indépendance pour devenir un journaliste obéissant et aux ordres.”

Avec ses allures de cow-boy à la Henry Fonda, sa crinière blanche et sa démarche flegmatique, Jean-Luc Hees n’a rien du journaliste mondain et ne rechigne pas à la castagne. “Je viens de la campagne, je n’ai pas fait d’école et je suis mal éduqué. Je n’ai jamais eu les codes de bonne conduite, je ne connais pas les règles du jeu et je n’entretiens aucun réseau”, égrène-t-il. D’ailleurs, ce qui lui plaît le plus, c’est de retourner chaque week-end dans sa maison familiale près d’Evreux avec son chien, ses trois chevaux et ses deux ânes. Les pieds dans la bouse et la tête dans ses 10 000 livres nichés dans sa bibliothèque. Ce sont ses racines. Celles de son père, un résistant de la première heure pendant la guerre, qui ont forgé la personnalité du jeune Jean-Luc. “J’ai rarement rencontré quelqu’un de plus honnête, dit Philippe Val. Ce n’est pas un mec tordu, ce qui en déstabilise plus d’un.”

“Dans la famille, on a toujours eu une grande admiration pour le général de Gaulle”, explique Jean-Luc Hees qui, dans sa jeunesse, s’est même laissé aller à coller des affiches pour l’UDR. Aujourd’hui, il se revendique “ni de gauche ni de droite”, ce qui, semble-t-il, a plu à Nicolas Sarkozy, sur qui il a publié un livre, en 2007, Sarkozy président ! Journal d’une élection (Editions du Rocher). “Pendant longtemps, j’ai été un réac de gauche, mais je me suis adouci avec l’âge”, lâche-t-il.

Certains définissent cet inclassable comme “un anarchiste de droite”. Lui se présente comme fils d’ouvriers qui rêvait d’être receveur des Postes. Quelques piges à la locale du Parisien libéré puis du Maine libre vont changer sa vie. Sa vocation pour la radio se révèle en 1972 lors d’une audition à l’occasion de la création de FIP (France Inter Paris). Ce jour-là, Pierre Caudou et Jean Garretto, les deux patrons, font passer des auditions dans un studio sans voir les candidats. Ils les sélectionnent uniquement sur leur voix. Et celle de Jean-Luc Hees leur plaît instantanément. “Tout le contraire de ce qui se fait maintenant. Ils étaient deux grands seigneurs”, dit-il. Engagé sur-le-champ comme “pigiste permanent”, il restera près de trente ans dans la Maison ronde.

Il “apprend le métier” à France Inter comme reporter jusqu’en 1981 et devient une des voix de référence de la radio publique. Dix ans comme correspondant aux Etats-Unis sous les années Reagan feront de lui un journaliste incontournable de la station. “Les Etats-Unis, un rêve de gosse. C’est le meilleur truc qui me soit arrivé dans ma vie”, dit-il. La nature, les arbres, les grands espaces, le mélange ethnique et un journalisme qui fait référence. “Là-bas, j’ai rattrapé toutes les écoles que je n’avais pas faites dans ma jeunesse. Cela m’a appris la vie. J’ai vu que les journalistes pouvaient avoir des couilles et des convictions”, explique-t-il en évoquant les années Reagan ou les reportages sur la révolution sandiniste au Nicaragua et la guerre civile au Salvador.

Le retour en France sera brutal. “J’ai dû réapprendre plein de choses. Je ne savais même pas qui était Sophie Marceau…”, dit-il. Il se remet au boulot avec difficulté. Ivan Levaï, alors directeur de l’information de France Inter, l’installe à la présentation du journal de la mi-journée et lui confie l’animation du magazine culturel quotidien “Synergie”. Puis, il devient directeur de la rédaction et patron de France Inter.

Dès le 12 mai, Jean-Luc Hees va donc s’installer dans le fauteuil présidentiel de Radio France. Fin avril, au cours d’un déjeuner plutôt glacial avec Jean-Paul Cluzel, il a pris connaissance des dossiers assez lourds de la Maison ronde qui, avec ses 4 500 salariés, ses huit radios et ses deux orchestres symphoniques, n’est pas une entreprise simple à gérer. “La gestion, ce n’est pas son genre de beauté”, constate le journaliste de France Inter Alain Le Gouguec, en reprenant une expression favorite de Jean-Luc Hees. Reconnu comme un vrai enfant de France Inter qui a le micro dans la peau, le nouveau PDG de Radio France est, pour certains, “un paresseux qui travaille et non pas un dilettante”. “Chaque fois, il a su trouver les gens les plus efficaces pour l’entourer”, souligne Alain Le Gouguec. Même s’il n’a pas que des amis, il jouit d’un véritable capital de confiance et de sympathie.

Déjà, à l’intérieur de la Maison ronde, on s’inquiète de l’arrivée de Philippe Val à la direction de France Inter et du départ de Stéphane Guillon, comme la rumeur le laisse entendre. “Val, je le connais depuis vingt ans et c’est quelqu’un avec qui je partage énormément de choses intellectuellement”, explique Jean-Luc Hees qui le verrait bien “quelque part” à Radio France. “Bien sûr que l’on collaborera, mais je ne sais pas à quel niveau”, confirme le directeur de Charlie Hebdo en rappelant que Jean-Luc Hees avait mis sa démission dans la balance lorsque le pouvoir politique voulait le virer de France Inter. “Cela nous a scellés l’un à l’autre”, dit Philippe Val. “Je n’arrive pas à Radio France avec un lance-flammes. Il y a beaucoup de gens très bien dans cette maison, comme Stéphane Guillon que je ne virerai pas”, affirme-t-il.

Cette semaine, Jean-Luc Hees va s’adresser au personnel de Radio France pour lui présenter son projet. Pas simple, même pour un cow-boy de sa trempe…

Daniel Psenny
Article paru dans l’édition du 12.05.09.

PARCOURS
1951 Naissance à Evreux (Eure).

1972 Pigiste à FIP et France Inter.

1980 Correspondant de Radio France à Washington.

1990 Présentateur du journal de 13 heures de France Inter et du magazine culturel “Synergie”.

1997 Directeur de France Inter.

2004 Quitte France Inter après l’arrivée de Jean-Paul Cluzel à la tête de Radio France.

2006 Anime la tranche matinale de Radio Classique.

2009 Nommé PDG de Radio France, il entre en fonctions le 12 mai.

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