La décision d’Eutelsat de confier à une fusée chinoise le lancement d’un satellite provoque une polémique

Depuis un mois, le milieu spatial français est en effervescence. Et pour cause : l’opérateur européen de satellites Eutelsat a confirmé le choix d’une fusée chinoise Long March pour le lancement, en 2010, de son satellite de télécommunications W3B.

Eutelsat ouvre ainsi le marché des lanceurs, dominé par Arianespace, à un nouvel acteur qui pourrait dans le futur s’avérer très offensif. Cette décision étonne, car elle émane d’un opérateur privé basé à Paris, ayant pour deuxième actionnaire (26 %) un établissement public, la Caisse des dépôts et consignations. Les Français, qui ont largement financé l’industrie spatiale européenne, contribueraient indirectement à faire émerger un concurrent de leur propre lanceur…

Le prix pour cette mise en orbite est de 40 % inférieur à celui d’Ariane et les Chinois se sont engagés sur une date précise de lancement. Arianespace a déposé une nouvelle offre en février, qui n’a pas été retenue. A la suite de ce refus, son PDG, Jean-Yves Le Gall, a écrit à l’Elysée pour les informer de la situation. Des explications ont alors été demandées au patron d’Eutelsat, Giuliano Berretta. A ce jour, aucune décision n’a été prise par le gouvernement, car le sujet est complexe et les avis semblent différer.

De plus, une mission de réflexion a été lancée par Matignon en janvier sur la politique spatiale et les lanceurs. Il s’agit de savoir dans quelles conditions Ariane continuera de se développer sur le marché commercial, confronté à l’émergence de nouveaux acteurs, tout en préservant les lancements stratégiques scientifiques et militaires au nom de la souveraineté européenne. Cette étude a été confiée à Yannick d’Escatha, président du Centre national d’études spatiales (CNES), premier actionnaire d’Arianespace, Bernard Bigot, administrateur général du Commissariat à l’énergie atomique (CEA), et Laurent Collet-Billon, délégué général pour l’armement. Les conclusions sont attendues mi-avril.

Le choix d’Eutelsat est stratégique pour les Chinois. Il leur permet de revenir sur la scène internationale en lançant un satellite occidental pour la première fois depuis 1998. A cette date, la réglementation américaine, dite International Traffic in Arms Regulation (Itar), qui restreint l’exportation et la vente de matériels et de composants sensibles fabriqués aux Etats-Unis à certains pays, a été étendue aux satellites de communications. Elle empêchait alors tout lancement à partir du sol chinois.

W3B échappe à cette restriction, étant un satellite Itar-free, c’est-à-dire sans composants américains. Cette technologie est née de la volonté des Européens d’être indépendants des Etats-Unis dans leur conquête spatiale.

“UN SUR VINGT-CINQ”

Conçu par le groupe franco-italien Thales Alenia Space, ce satellite de télécommunications peut être mis sur un pas de tir chinois. Le constructeur a donc proposé, en 2008, une offre globale à Eutelsat comprenant le satellite et sa mise en orbite. Une proposition analogue a été adoptée par les Indonésiens. “Un lancement chinois par an sur vingt-cinq satellites ne modifie pas le marché des lanceurs”, relativise-t-on chez Thales.

Pour Eutelsat, il n’est pas question d’abandonner le lanceur européen. Sur les 36 satellites mis en orbite depuis sa création en 1977, 24 l’ont été avec Ariane. Dans son nouveau programme 2008-2010, trois sont prévus sur le lanceur européen, deux sur le russo-ukraino-américain Sea Launch, deux sur le russo-américain Proton et un sur Long March.

Ce choix intervient dans un marché où les prix des tirs ont fortement augmenté, car les disponibilités se sont réduites. Cela tient simultanément à l’augmentation du nombre de satellites à mettre en orbite et à la disparition de deux acteurs américains, Atlas et Delta, qui se concentrent sur le marché militaire. Voici quelques années, il fallait réserver un lanceur un an à l’avance, aujourd’hui, ce délai est de deux ans. Si le prix bas a été déterminant dans le choix chinois (20 % inférieur à Proton et Sea Launch), l’engagement d’un tir à une date fixe a été décisif pour Eutelsat. W3B doit impérativement relayer un autre satellite à un moment précis pour ne pas interrompre la diffusion de 400 chaînes de télévision en Europe centrale et dans les îles de l’océan Indien.

Cette décision nourrit un débat aux Etats-Unis sur le maintien ou non de la réglementation Itar aux satellites de télécommunications en Chine maintenant qu’il est possible d’en fabriquer de manière autonome.

Un membre du Congrès, le républicain Dana Rohrabacher, s’y oppose ouvertement et a condamné l’initiative d’Eutelsat. En revanche, des industriels souhaitent un assouplissement de cette restriction, qui les désavantage dans le choix des lanceurs. L’arrivée de l’administration Obama est l’occasion de relancer ce débat.

Dominique Gallois
Article paru dans l’édition du 20.03.09
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UNE INDUSTRIE DE PLUS EN PLUS CONCENTRÉE
Selon Euroconsult, 27 satellites de télécommunications géostationnaires ont été lancés en 2008.

Ariane 5 (Arianespace) : 10.

Proton (russo-américain ILS ) : 7 lancements dont un échec.

Zenit (russo-ukraino-américain Sea Launch-Land Launch) : 6 lancements dont un échec partiel.

Long March 3 (CGWIC, Chine) : 2 dont un pour le Venezuela.

H-2A (MHI, Japon) : 1.

Atlas 5 (ULA, Etats-Unis) : 1.

Le chiffre d’affaires 2008 des cinq premiers opérateurs de satellites, selon Euroconsult, représente 71 % de l’ensemble du secteur.

SES ( Luxembourg) : 2,39 milliards de dollars.

Intelsat (Etats-Unis) : 2,36 milliards.

Eutelsat (France) : 1,34 milliard.

Telesat (Canada) : 685 millions de dollars.

JSAT (Japon) : 350 millions.

(Taux de change moyen retenu de 1 euro pour 1,47 dollar).

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