L’info locale n’est plus d’actualité

Télérama: Le 1 février 2009 – Effondrement des télés locales, fermeture des bureaux régionaux des chaînes nationales… Trop cher. Avec la crise, la situation s’aggrave encore. Résultat, c’est de plus en plus à Paris que se fabrique l’info de proximité.

C’est arrivé près de chez vous. A l’aube des années 90, le ciel est bleu en province et les caméras poussent sur n’importe quel sol. On présente le JT depuis le bistrot, on filme la Beauce, la Gascogne, le Berry. On ne jure plus que par ces « départementales de l’info » dont le nom seul est déjà un cadeau (Télé Millevaches, Télé Soleil, TV8 Mont-Blanc, etc.). A l’époque, c’est évident : l’avenir se passera en région. Hervé Bourges, président du CSA entre 1995 et 2001, l’a suffisamment répété : « La proximité est le dernier grand chantier de la télévision. » A l’époque, les grandes chaînes nationales chaussent itou les bottes, envoient des troupes tous azimuts, lancent des journaux locaux qui frôlent les 40 % d’audience. France 3 renforce le quadrillage du territoire, TF1 ouvre des bureaux régionaux, M6 réclame trois heures de décrochage quotidien. On croit rêver. D’ailleurs, on rêve. Le mirage ne dure pas. La télé locale fut une jolie publicité mensongère.

Fin 2008, c’est même le cauchemar. Machine arrière toute ! On pleure à Toulouse, c’est-à-dire partout. Orageux sur l’ensemble du pays, le temps est particulièrement gris sur la Ville rose, où M6 vient de fermer son bureau (avec ceux de Lille, Marseille, Lyon et Bordeaux), où France 3 ne diffuse plus de véritable JT métropolitain, où la télé locale (Télé Toulouse), en redressement judiciaire, risque d’être liquidée le 20 février. Dans toute la ville, les caméras sont en berne. A la télé, c’est l’écran noir. Dans quelques semaines, à Toulouse, une trentaine de journalistes se retrouveront sur le carreau. « Rester ici, cela veut dire changer de boulot, trouver autre chose, raconte un cameraman de M6. De toute façon, moralement, on est usés. Cela fait deux ans qu’on s’attend à être virés. On sait que le modèle des locales, c’est fini, ça coûte trop cher. La crise donnera le coup de grâce. »

“Un budget trop monstrueux pour une mission
de service public qui n’a jamais été la nôtre. ”

De fait, par mesure d’économie, les tailles sont franches dans les régions. Le territoire est vaste, les coupes claires s’y voient moins qu’à Paris. « La fermeture des locales était inéluctable, confirme un dirigeant de M6. Un budget trop monstrueux pour une mission de service public qui n’a jamais été la nôtre. » La chaîne s’était lancée dans les journaux de proximité pour draguer une pub locale qui n’est jamais venue, faute d’autorisation du CSA. Pari perdu, on remballe les caméras. Ouste. Retour à Neuilly, où l’on préfère miser sur le futur 20 heures. Côté service public, on se plaint aussi du coût de la province. Pour alléger la facture, certaines éditions de France 3 sont régulièrement suspendues pendant les vacances scolaires. Et depuis le 5 janvier, le journal local de 18h40 n’est plus rediffusé à 19h57 : un tunnel de pubs le remplace pour engranger des recettes avant 20 heures.

A TF1 et à Arte, l’actualité régionale est déléguée depuis longtemps à des boîtes de production extérieures, qui travaillent également pour les chaînes du câble. Dans le Nord, par exemple, la société lilloise NEP-TV fournit des images pour TF1, LCI, Arte et L’Equipe TV. La chaîne d’infos BFM TV a pris une option encore plus radicale : travailler sans correspondants. Elle envoie des reporters au coup par coup. Et s’il lui manque des images, jusqu’ici, elle les achetait tout bonnement aux bureaux régionaux de M6. « Le modèle BFM finira par s’imposer, redoute un correspondant de LCI. Il n’y aura plus que des journalistes parisiens, et une agence de presse, dans chaque région, qui fournira l’ensemble des chaînes de télévision. »Vive le pluralisme de l’info. « Le terrain devient une denrée rare, confirme Sandrine Mörch, correspondante de TF1 à Bordeaux. D’une façon générale, de plus en plus de sujets sont faits au desk [bureau, NDLR], depuis Paris. Il y a de moins en moins de journalistes à la source. On est devenus des aventuriers. »

Autrefois confiés aux bureaux régionaux, même les sujets d’illustration (le fameux micro-trottoir sur l’augmentation du prix de l’essence) sont de plus en plus souvent tournés à Paris, dans les arrondissements qui jouxtent la rédaction. Interviewer des Marseillais ou des Brestois devient une perte de temps. Un luxe.

Reste le fameux cas « Jean-Pierre Pernaut », dont le 13 heures « fait vivre les bureaux régionaux de TF1 », nous martèle-t-on. L’édition de la mi-journée commande effectivement trois reportages sur quatre en région, contre un sur six pour le 20 heures de Laurence Ferrari. Mais Pernaut confond terrain et terroir. Et préférera toujours un sujet sur la saucisse de Montbéliard à n’importe quelle investigation d’un prix Albert-Londres. «Il refuse systématiquement toutes les enquêtes, tous les sujets qui fâchent, se souvient un ancien correspondant. On n’a même pas le droit d’interroger un maire ni même de montrer un chef d’entreprise à l’image. La moindre cravate, et le sujet passe à la trappe. »

“L’information télé devient de plus en plus jacobine. Bientôt, à l’écran, on ne verra plus que des images de Paris.”

L’ultime bastion de la proximité, c’est donc France 3, avec 111 éditions quotidiennes et 1 600 journalistes. La chaîne a raison de vanter le nouveau décrochage du Soir 3 (cinq minutes d’infos locales en fin de journal), mais elle sait très bien qu’il lui faudra, à terme, sacrifier elle aussi des antennes pour survivre. En novembre dernier, Patrick de Carolis a d’ailleurs évoqué la création de Web-télés régionales à partir de ses vingt-quatre bureaux. En complément ? En remplacement ? Et si l’info régionale se contentait d’être virtuelle ? Ex-directeur de développement à France 3, Christian Dauriac en veut encore à la chaîne d’avoir « réduit de moitié en trois ans le volume d’informations locales ou régionales » – une proportion que consteste France 3 – en élaguant les documentaires et les magazines du week-end.« Cela favorise cette idée qu’il faudrait fusionner avec France 2, alors que la chaîne aurait dû, au contraire, intensifier sa vocation régionale. »

Dauriac connaît bien son sujet. Entre 1987 et 1989, il a monté douze bureaux régionaux de TF1, puis a lancé en juin 1990 le premier journal urbain de France 3, à Tours, hissant l’audience de 15 à 50 %. Puis il a réclamé des décrochages plus longs – matin, midi, soir – et même des antennes régionales autonomes. En vain. « C’est pourtant une nécessité démocratique, avance-t-il, surtout à l’heure où la lecture de la presse quotidienne régionale s’effondre. L’information télé ne reflète pas la France décentralisée de 2009. Elle devient même de plus en plus jacobine. Bientôt, à l’écran, on ne verra plus que des images de Paris. »

Aucune chaîne locale ne peut fonctionner sans une intervention publique massive.

Les chaînes locales privées auraient dû naturellement prendre le relais. Or elles s’essoufflent aussi. Et tombent les unes après les autres. Télé Lyon et Orléans TV affichent des pertes record. TV 7 Bordeaux a déjà taillé dans ses effectifs et Télé Alsace vient de mettre la clé sous la porte. Pionnière des locales hertziennes en 1988, Télé Toulouse devrait connaître ce mois-ci un plan social drastique : « Au mieux, la rédaction sera divisée par deux. Au pire, par trois », explique son directeur général Franck Demay.

Visiblement, le modèle économique ne fonctionne pas. A peine une centaine de chaînes de proximité contre un millier de fréquences en Espagne ou en Italie. Pourquoi ? Historiquement, à cause de la pression des quotidiens régionaux redoutant la concurrence, d’un CSA un brin rigide, et des télés locales qui ont mis un temps fou à s’entendre, à regrouper leurs régies publicitaires, à partager certains programmes. On sait aujourd’hui qu’aucune chaîne locale ne peut fonctionner sans une intervention publique massive, à moins de concevoir une télé avec vingt salariés.

Le low cost, justement, semble s’imposer partout. Et devenir la norme pour les petites chaînes censées se multiplier grâce à la TNT. Il existe aujourd’hui vingt-deux herztiennes locales ; une centaine devraient voir le jour d’ici à 2011. A quoi ressembleront-elles ? Peut-on défendre une ligne éditoriale, une info de qualité, avec si peu de moyens ? Certains y croient. « On peut faire une télé à quinze ou vingt personnes, promet Jean-Luc Nelle, l’optimiste patron de TV Rennes 35, à condition de sortir des schémas parisiens et de la grosse artillerie traditionnelle. Il suffit de prendre exemple sur les jeunes Web-télés, modestes mais très créatives. »Christian Dauriac partage cet avis : « Une télé locale n’a pas besoin d’un plateau de 400 mètres carrés. Le studio, ce doit être la rue ou le café… » Retour aux sources. De la bonne volonté, du bricolage, quelques idées. Voilà comment on rafistole le tissu social avec une petite télé. Un soin de première nécessité, sans garantie de survie .

La capitale fait la pluie et le beau temps

Un correspondant, ça roule énormément. « Parfois six heures de voiture dans la journée, raconte un reporter de LCI, sans compter le temps où l’on écrit et l’on monte le sujet. » Bref, un boulot de chien. « On est les pompiers de service, dit un autre. A se déplacer sur tous les fronts. Depuis Paris, ils n’ont aucune notion des distances. Une connaissance très aléatoire de la géographie. » Pau à côté de Bordeaux. Avignon à trois minutes de Marseille. Depuis Paris, en fait, on a beaucoup d’avis sur tout. « Une fois, un rédacteur en chef m’a demandé de faire un sujet sur les chutes de neige en Alsace, raconte une ancienne correspondante de France 2 à Strasbourg. Or il ne neigeait pas. Lui m’a juré que si, bulletin météo en main. J’ai dû improviser un direct au 13 heures devant un petit tas de neige difficile à trouver. »

Une dépêche AFP, c’est pire. « La dépêche, c’est le blanc-seing, témoigne un journaliste de TF1. Parfois on peine à “vendre” un sujet à Paris, puis une ligne de l’AFP tombe et là, tout le monde s’affole. Comme si l’info n’existait pas avant. Du coup, quand on a un bon sujet, il nous arrive d’appeler notre confrère de l’AFP pour lui demander d’écrire une dépêche. » « Pour Paris, c’est la sacro-sainte Bible, note Benoît Roux, de France 3 Toulouse. Si l’AFP dit le contraire de ce que vous dites, c’est vous qui avez tort. »

Le plus humiliant, parfois, c’est de voir débarquer les renforts de la rédaction nationale, sur les affaires « importantes ». Faits divers, procès, catastrophes… « Comme si on n’était bons qu’à faire les sujets sur la cueillette des fraises », se plaint un correspondant de France 2. « Pour les procès Alègre ou AZF, confirme un reporter de M6, on avait à domicile un journaliste très compétent, qui connaissait ces dossiers par cœur, mais la rédaction nationale a jugé plus prudent d’envoyer un journaliste parisien. » Quand les reportages de France 3 « remontent » au national, ils sont très souvent réécrits, parfois pour gommer l’accent, parfois pour rien, par pur principe. « Et s’il y a des erreurs, c’est nous qui les payons, sur place, le lendemain », ajoute un localier de France 3.

Erwan Desplanques, Télérama n° 3081

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