Claude Berri, “le chef de famille” du cinéma français, est mort

Deux images perdurent. Celle d’un homme pressé qui affirmait s’être amusé toute sa vie plutôt qu’avoir travaillé, avoir été rongé par des envies auxquelles il résistait rarement. Et celle d’un homme irrémédiablement sinistre, comme hanté par des tourments secrets. Le second masque prit le dessus, ces dernières années, lorsque Claude Berri fut fracassé, miné par une dépression chronique depuis qu’au suicide de sa femme, Anne-Marie Rassam, en 1995, s’était ajouté l’accident de son fils Julien Rassam, qui mourut en 2002 après s’être retrouvé tétraplégique. Soixante quatorze ans, quarante-cinq ans de carrière : avec un mélange de crainte, d’admiration et d’affection, on l’avait surnommé “le parrain”, “l’empereur”, “le pilier”, “le chef de famille” du cinéma français. Le cinéaste Claude Berri est mort lundi 12 janvier à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière, des suites d’un accident vasculaire cérébral.

Né le 1er juillet 1934, il avait pris le nom de sa mère comme nom de scène, en y ajoutant un r, pensant que Berri était plus facile à retenir que Langmann. Il le regrettait. Claude Berri disait être resté fils toute sa vie. Fils d’un fourreur juif du Faubourg Poissonnière, acteur-né qui faisait rire tout le quartier (“Il disait qu’il allait mettre De Funès au chômage”) et auquel il rendra hommage dans Le Cinéma de papa (1970), il voulut faire carrière au théâtre. En dépit d’un concours gagné, de débuts prometteurs, son profil peine à s’imposer. “Petits rôles, petits rôles. Comme disait mon père : il vaut mieux être balayeur dans les rues que comédien au chômage.” Son père disait aussi : “Il faut que tu donnes les cartes !” Berri est devenu un “patron” : auteur, réalisateur, producteur, distributeur. Brasseur de millions.

GRAND COLLECTIONNEUR DE PEINTURES

Son ascension commence en 1963. Son court-métrage Le Poulet décroche un Oscar. Personne n’avait voulu le produire. Lorsqu’il gagne de l’argent, il réinvestit ses profits dans les films des autres : Chéreau, Annaud, Balasko, Zidi, Almodovar, Kechiche… “Produire est un moyen d’éviter de penser à soi-même. A un moment, j’en ai eu assez de me regarder le nombril. Je n’ai jamais voulu faire des affaires. J’ai partagé le magot.” En y laissant des plumes : Tess, de Polanski, l’endetta jusqu’au cou.

La passion avec laquelle il s’acharne à aider Milos Forman est un bel exemple de sa ténacité. Cette année-là, il n’a pas un rond, mais sûr du talent du jeune cinéaste tchèque, il achète Au feu les pompiers et négocie sa sortie. Accompagnant Forman à Prague, Berri pense en son for intérieur : “Son prochain producteur ne sera pas Lelouch mais moi.” Ne dédaignant pas de jouer ici et là (dans Stan le flasher de Serge Gainsbourg par exemple, peu soucieux de son image, jusqu’à la provocation), Claude Berri a fondé l’ARP (Association des auteurs, réalisateurs, producteurs) en 1988, instance majeure pour défendre les droits de ses camarades lors des négociations du GATT (accord général sur les tarifs douaniers et le commerce), et sur la télévision à péage. Elu président de la Cinémathèque française en 2003, il devient celui qui peut obtenir des subsides du pouvoir et initier une mutation vers la modernité, ouvrir des expositions. Il était aussi un grand collectionneur de peintures et de photographies. Il date sa passion de 1954, lors d’une visite à l’exposition que consacrait le Musée de l’Orangerie à Van Gogh. Au début des années 1970, il acquiert sa première œuvre, une gouache de Magritte. Il s’intéresse ensuite à l’art déco, puis, confiait-il, a “une sorte d’hallucination” : “J’ai entendu des voix me dire qu’il fallait que je vende ma société de production pour acheter de la peinture…” Jean Dubuffet, d’abord, puis l’américain Robert Ryman, dont il possédait la plus importante collection au monde. Il disait collectionner “pour apprendre” et ajoutait : “La connaissance passe par la possession.” En 1990, puis en 2008, il avait ouvert, d’abord rue de Lille et ensuite dans le Marais, des espaces où il organisait des expositions d’art contemporain.

Mais c’est comme cinéaste qu’il s’exprimait le plus ouvertement. “Je n’aime pas le cinéma confidentiel”, écrivait-il dans ses mémoires. Il n’était pas hostile, par contre, au cinéma de confidences. C’est dans sa propre vie qu’il a puisé le matériel d’une grande partie de ses films. “On m’en a fait le reproche, insinuant que je n’avais pas d’autre source d’inspiration.” François Truffaut l’en félicitait : “Claude Berri n’est pas un metteur en scène cinéphile, il ne se réfère pas aux films existants mais à la vie elle-même, il puise à la source, il a d’abord des histoires à raconter.” Ainsi Le Vieil homme et l’enfant (1966), un sujet qu’il avait raconté à Godard “avec l’espoir de l’intéresser” : “Il m’a conseillé de l’écrire moi-même.” Un gamin juif sous l’Occupation. Une évocation de son enfance, à la fin de la guerre, “où j’étais caché sous un faux nom chez de braves vieux, admirateurs du maréchal Pétain. Pour moi, ce n’était pas seulement un film sur l’antisémitisme, mais sur les préjugés, la bêtise”. En 1968, Mazel Tov ou le mariage : Claude Berri y entame une série où il joue lui-même le personnage principal. “Quand j’ai écrit cette histoire de mariage, je n’étais pas encore marié. Ce n’était pas mon expérience que je racontais, mais plutôt mon appréhension d’être marié.” Berri au service militaire : Le Pistonné (1969). Berri fasciné par la libération sexuelle des années 1970 : les clubs échangistes dans Sex shop (1972), jalousie et crise conjugale dans Le Mâle du siècle (1974). La Première fois (1976) : l’adolescent Claude Langmann victime de la misère sexuelle dans les années 1950.

“MA VIE NE ME FAISAIT PLUS RIRE”

Apparemment, la veine autobiographique s’arrête là. Claude Berri passe à la fiction pure, à l’adaptation de livres, semble abandonner les films personnels. “Ma vie ne me faisait plus rire, je ne pouvais plus la raconter. Tout ce que j’avais vécu dans mon enfance, dans ma jeunesse, même les moments les plus tristes, avec le recul je les trouvais drôles. J’arrivais à en rire et à faire rire. Mais le jour où ma vie a basculé, où la mère de mes enfants est tombée malade, je ne pouvais plus rigoler.” Claude Berri transforme Coluche en prof soixante-huitard qui laisse le bordel s’installer dans sa classe (Le Maître d’école, 1981), puis en flic à rouflaquettes reconverti en pompiste alcoolique (Tchao Pantin, 1983). Il rend hommage à Marcel Pagnol : Jean de Florette et Manon des sources (1986), signe sa trilogie historique française : Uranus d’après Marcel Aymé (1990), Germinal d’après Emile Zola (1993), Lucie Aubrac (1996).

Mais il n’a pas totalement refoulé ses souvenirs : dans Je vous aime (1980), il fait revivre à Catherine Deneuve l’émoi de ses propres rencontres amoureuses, la souffrance de ses ruptures. “A travers son personnage, je cherchais à comprendre comment on peut faire sa vie en plusieurs fois, moi qui avais toujours cru que je la ferais en une.” Plus qu’une comédie sur le Viagra, La Débandade (1999) est une autodérision sur la perte du désir. Adapté de Christian Oster, Une femme de ménage (2002), qui montre un homme prostré depuis le départ de sa femme, porte les traces de sa dépression. C’est à ce moment-là que Claude Berri rencontre Nathalie Rheims. L’un reste, l’autre part (2005) évoque cette période. Comment refaire sa vie. La culpabilité qui en découle.

Pour être complet, il faut citer A nos amours de Maurice Pialat, qui vécut un temps avec Arlette Langmann, la sœur de Claude. Pialat y incarne le père Langmann, Arlette est jouée par Sandrine Bonnaire, et Claude Berri par Dominique Besnehard. Les rapports de Pialat et de Berri (producteur de L’Enfance nue) étaient compliqués. D’où la réplique vacharde adressée au fils : “Moi je me disais, ce gars-là, il pourra devenir une sorte de Pagnol contemporain… Où il en est ?”

Berri avait un fantasme : écrire, devenir “le Paul Léautaud de la rue Lincoln”. Il raconte sa vie dans Autoportrait, dont est extraite la majeure partie des propos de cet article (éditions Léo Scheer). Il est mort en plein tournage de Trésor, un film avec Alain Chabat et Mathilde Seignier évocateur du couple qu’il formait avec Nathalie Rheims, que celle-ci compte mener à bien.

Le Monde 12/1/2009 par Jean-Luc Douin

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