La fusée Ariane menacée de disparition, par Frédéric d’Allest

En assurant un accès fiable à l’espace, Ariane remplit parfaitement les missions de souveraineté dont la France et l’Europe ont besoin et pour lesquelles elle a été développée : missions d’applications civiles, missions de défense, missions scientifiques, lancements de véhicules automatiques. Constatant que les missions de souveraineté n’assuraient au mieux qu’un ou deux lancements par an, nombre insuffisant pour disposer d’un lanceur économique, nous avons fondé dès 1980 la société anonyme Arianespace pour commercialiser les lanceurs Ariane et en être l’opérateur.

Grâce à la mise en place d’un outil de lancements doubles optimisé pour l’orbite principale géostationnaire, avec le lanceur Ariane 3 et le port spatial équatorial de Kourou (Guyane), et grâce à une solidarité européenne exemplaire à travers l’Agence spatiale européenne (ESA), Ariane capturait dès 1984 50 % du marché commercial international. Cette part de marché a été presque constamment dépassée (sauf en quelques très rares situations) au cours des vingt-cinq dernières années et aujourd’hui la quasi-totalité des opérateurs de satellites dans le monde sont clients d’Arianespace, celle-ci assurant son leadership en offrant à des prix compétitifs les services de lancement incontestablement les plus fiables, les plus réguliers et les plus précis.

Si aujourd’hui Ariane est un lanceur de souveraineté robuste et le premier lanceur commercial au monde, ce n’est pas l’effet du hasard mais le fruit d’une politique volontariste menée depuis trente-cinq ans avec autorité, compétence et anticipation par la direction des lanceurs du Centre national d’études spatiales (CNES), par délégation de l’Agence spatiale européenne pour les développements technologiques, par Arianespace pour les déploiements opérationnels, avec le soutien sans faille depuis 1973, en France, des plus hauts responsables de l’Etat, en Europe de l’Agence spatiale européenne et des douze Etats qui participent en son sein à ce programme.

En particulier une politique de filière avec les lanceurs Ariane 3, Ariane 4 puis Ariane 5 a permis d’anticiper (il faut de cinq à huit ans pour développer un nouveau lanceur) en permanence mieux que la concurrence la croissance continue en masse et en puissance des satellites commerciaux (moyenne observée de croissance : 125 kg par an sur les vingt-cinq dernières années).

Personne ne peut sérieusement contester aujourd’hui le besoin pressant de porter la performance d’Ariane 5 de 9 tonnes à 12 tonnes en orbite de transfert géostationnaire, et tout observateur averti peut s’assurer qu’au terme de quelques années Ariane 5 ECA se trouvera dans la situation d’Ariane 4 en 1999, c’est-à-dire incapable de poursuivre la politique de lancements doubles, vitale pour assurer la viabilité du lanceur.

Or pour la première fois depuis le premier lancement d’Ariane 1, en décembre 1979, le lanceur se trouve en limite de performances sans qu’une version plus puissante soit en cours de développement permettant de prendre la relève à temps. Dans le monde technologique et concurrentiel d’aujourd’hui, on ne peut espérer se reposer sur l’acquis des développements antérieurs. Pour survivre et se développer, il faut constamment innover et développer. Pour la première fois, Ariane est clairement en grave danger de déclin par manque d’anticipation et de volontarisme. La situation a été jugée si grave que, dans une démarche tout à fait exceptionnelle, dix anciens dirigeants et hauts responsables européens de l’ESA, du CNES, d’Arianespace et de l’industrie ont adressé collectivement au mois de janvier dernier une lettre ouverte au président du conseil ainsi qu’au directeur général de l’ESA pour les alerter.

Face à ce déclin, inéluctable si l’on ne réagit pas maintenant, la parade est pourtant simple. Grâce à son fort potentiel de croissance, il est possible de porter la performance d’Ariane au niveau requis de 12 tonnes. Il suffit pour l’essentiel de remplacer l’étage d’injection ECA actuellement équipé du moteur HM7, dont la technologie cryotechnique remonte à plus de quarante années, par un nouvel étage plus puissant ECB équipé du moteur cryotechnique de nouvelle génération Vinci dont un prototype subit actuellement avec succès des essais préliminaires au banc.

Le développement de ce nouvel étage prendra environ cinq années (il aurait déjà dû être engagé) et doit être exécuté avec grand soin. Il est toutefois bien modeste par rapport aux développements antérieurs des lanceurs complets Ariane 1 ou Ariane 5. Certes, il y a des risques induits par tout nouveau développement, mais l’ESA, le CNES et Arianespace ont montré qu’ils savaient les maîtriser et les surmonter. C’est pour cela que les clients d’Arianespace, dans les rares situations d’échec, ont maintenu dans leur quasi-totalité leur confiance en Ariane. Les assureurs le savent bien aussi qui réservent les meilleures primes aux passagers d’Ariane.

Pour expliquer l’inertie actuelle, on doit supposer que des contraintes budgétaires interdisent d’engager le développement de ce nouvel étage, essentiel pour la survie d’Ariane. Nous soutenons tout à fait la détermination du gouvernement de maîtriser les dépenses publiques, même si force est de constater que les dépenses de recherches et technologies spatiales de l’Europe sont bien modestes, ramenées au PIB, par rapport à celles des USA. Pour financer ce développement, le CNES devrait augmenter pendant quelques années de l’ordre de 10 % sa contribution à l’ESA, ce qui représente 5 % de son budget total, puisque environ 50 % du budget du CNES finance la part française des programmes européens, 50 % finançant son fonctionnement et les programmes nationaux ou bilatéraux. Il faut effectivement accepter de déplacer ce curseur, vieux de près de trente ans, vers le ratio 55/45.

Cela suppose certainement des arbitrages délicats mais qui peut défendre que cela est impossible alors que c’est le socle du programme spatial français et européen qui est gravement menacé ?

Si une impulsion politique à haut niveau n’est pas très rapidement donnée par la France, le résultat, c’est-à-dire le déclin d’Ariane d’ici trois ou quatre ans et sa disparition du marché commercial au terme d’un petit nombre d’années, sera imparable. Les responsables politiques doivent en outre être bien avertis que, sans lancements commerciaux, le lanceur Ariane deviendrait un boulet financier pour être maintenu comme seul lanceur de souveraineté et que la solidarité européenne rencontrerait vite ses limites dans cette hypothèse. En outre, il est évidemment beaucoup plus riche d’emplois et d’avenir de financer des développements technologiques, comme c’est la vocation de l’ESA et du CNES, plutôt que combler les déficits de l’exploitation opérationnelle qui se creuseraient inéluctablement.

Si une nouvelle fois la France, au moment où elle a pris la présidence de l’Union européenne, propose à ses partenaires au sein de l’Agence spatiale européenne de faire évoluer Ariane pour assurer son avenir, à l’occasion du conseil ministériel sur les affaires spatiales prévu au mois de novembre prochain, il ne fait pas de doute qu’elle sera suivie ; en effet, certains de ses partenaires au sein de l’Agence spatiale européenne s’interrogent aujourd’hui sur ses hésitations et attendent une initiative de sa part.

Frédéric d’Allest est président d’honneur d’Arianespace.
Article paru dans l’édition du 06.08.08.

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