Nicolas Sarkozy au coeur des médias

Nicolas Sarkozy est-il le grand marionnettiste qui tire les ficelles des médias ? L’éviction surprise de Patrick Poivre d’Arvor (PPDA) de la présentation du “20 heures” de TF1, après vingt et un ans de service, a de nouveau mis au centre du débat le rôle que pourrait jouer le chef de l’Etat dans les nominations internes aux rédactions. Les preuves ? Il n’y en a pas. Les soupçons ? Ils sont légion.

Joint au téléphone par Le Monde, lundi 9 juin, après son déjeuner avec Nonce Paolini, le directeur général de TF1, qui venait de lui annoncer officiellement son départ du “20 heures”, PPDA affirmait sans détour que “cette décision était politique”. “Comme à tout le monde, cette rumeur m’était revenue aux oreilles mais, franchement, je ne pouvais pas imaginer que le chef de l’Etat mette son nez dans ces affaires”, expliquait-il. “Pour moi, cette décision est politique car, officiellement, on ne me reproche rien et aucun motif ne m’a été signifié”, poursuit le journaliste.

Selon lui, la direction de TF1 “lui fait payer” son opposition, en novembre 2007, à la nomination de Nicolas Beytout, ex-directeur de la rédaction du Figaro et ami de Nicolas Sarkozy, comme directeur de l’information de la Une. D’autres journalistes de TF1 pensent que le président de la République n’aurait pas apprécié – et encore moins pardonné – que, lors d’une interview à l’Elysée en juin 2007, PPDA lui demande s’il n’avait pas le sentiment d’être comme un “petit garçon en train de rentrer dans la cour des grands” à propos de sa première participation au G8 des chefs d’Etat. Lors d’un “pot”, mercredi 11 juin, pour les vingt ans de ses émissions littéraires sur TF1, PPDA a affirmé ne pas avoir envoyé d’excuses au chef de l’Etat, mais simplement un signet de livre avec une citation de Saint-Exupéry indiquant que tous les adultes avaient été des petits enfants…

Les “interventions” – plus ou moins ouvertes – de Nicolas Sarkozy dans les médias sont nombreuses. Ses liens amicaux avec de nombreux patrons de presse (Arnaud Lagardère, Martin Bouygues, Serge Dassault, Vincent Bolloré, Bernard Arnault), dont certains dirigent des entreprises dont une partie des commandes dépend de l’Etat, facilitent les “petits arrangements” entre amis.

Ainsi, à peine élu à la présidence de la République, il sollicite son ami Martin Bouygues pour l’embauche de Laurent Solly, son ancien chef de cabinet et directeur adjoint de campagne, à la direction stratégique de TF1. En 2006, c’est M. Sarkozy, alors ministre de l’intérieur, qui annonce en avant-première l’arrivée d’Harry Roselmack sur TF1, premier journaliste noir à venir présenter le “20 heures” en suppléant de PPDA.

A l’Elysée, c’est toujours M. Sarkozy qui apprend aux journalistes des Echos que son ami Bernard Arnault va nommer Nicolas Beytout à la direction du quotidien économique. Sûr de lui, et malgré les réticences de son entourage, M. Sarkozy ne s’oppose pas à la nomination de Christine Ockrent, la femme de Bernard Kouchner, son ministre des affaires étrangères, à la direction générale de France Monde, la chaîne d’informations internationales.

Et, lorsqu’il n’intervient pas directement, on peut le consulter. Avant l’élection présidentielle, Jean-Pierre Elkabbach, le patron d’Europe 1, lui avait demandé conseil sur le journaliste politique qui allait le suivre pendant la campagne électorale.

Chaque président de la République a toujours considéré que la télévision faisait partie de son pré carré et qu’il pouvait choisir ses interlocuteurs. Dans les années 1960, le général de Gaulle avait confié au sourcilleux Alain Peyrefitte le contrôle du journal télévisé et ne se confiait qu’au journaliste Michel Droit. Valéry Giscard d’Estaing aimait bien se faire interviewer à la télévision par Jean-Pierre Elkabbach et Etienne Mougeotte, les patrons de la deuxième chaîne, qui, en mai 1981, à l’arrivée de la gauche au pouvoir, furent les victimes expiatoires du “peuple de gauche” à la Bastille. De son côté, François Mitterrand, déjà “irrité” par PPDA, préférait se faire interviewer par les journalistes Christine Ockrent et Anne Sinclair, par ailleurs femmes de ses ministres…

S’il n’a jamais caché ses amitiés avec les patrons de presse, M. Sarkozy est trop prudent et trop politique pour condamner publiquement un journaliste qui lui déplaît. Ainsi, Alain Genestar, ancien directeur de la rédaction de l’hebdomadaire Paris Match (groupe Lagardère), revient dans un livre intitulé Expulsion (éd. Grasset, 147 pages, 10 euros) sur son licenciement du magazine en 2006 et accuse, une nouvelle fois, Nicolas Sarkozy d’en être à l’origine.

Le journaliste raconte que la couverture de Paris Match du 25 août 2005 montrant Cécilia Sarkozy et le publicitaire Richard Attias consultant les plans d’un appartement à New York aurait fortement mécontenté M. Sarkozy. Lors d’une conversation téléphonique avec M. Genestar, qui souhaitait le prévenir de la publication de cette couverture, le ministre de l’intérieur de l’époque ne décolère pas.

“De ma vie, je n’ai eu un entretien téléphonique de ce genre. (…) Il ne s’agissait pas d’une engueulade, mais d’une menace glaçante sur mon avenir”, écrit le journaliste. “Jamais je n’oublierai ce que tu m’as fait”, lui aurait dit M. Sarkozy. “Je savais qu’il avait demandé ma tête. Mes sources ? (…) Juste des propos rapportés, dont celui-ci à La Baule début septembre 2005, lors de l’université d’été de l’UMP, Nicolas Sarkozy affirmant à des proches : “C’est fait, j’ai eu la tête de Genestar””, poursuit M. Genestar. A propos d’Arnaud Lagardère, le patron de Paris Match, M. Genestar affirme que “la violence qui s’était abattue sur (lui) s’était abattue sur Arnaud Lagardère”. “Et j’ai compris. La pression avait été trop forte. Arnaud m’a lâché pour se libérer lui-même”, affirme l’ancien directeur de la rédaction de Paris Match.

Vilipendée par la gauche et une grande partie des médias comme étant la “Télé Sarko”, TF1 a paradoxalement une opportunité de se défaire de cette étiquette avec l'”affaire Poivre”. Dans un communiqué publié jeudi 12 juin, PPDA se pose en rempart de “l’indépendance” et espère que la réorganisation programmée de l’information de la chaîne “n’entraînera pas d’autres licenciements ni de mise au pas de ses journalistes”. “Un comble”, sourit un journaliste de la rédaction de TF1, où l’on murmure que le montant transactionnel entre PPDA et TF1 pourrait atteindre plusieurs millions d’euros. De quoi “tenir” pendant sa “traversée du désert”, selon ses propres mots.

Daniel Psenny
Article paru dans l’édition du 15.06.08.

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