Lanceurs spatiaux civils : la suprématie européenne

Dans la nuit du vendredi 30 au samedi 31 mai, Ariane 5 doit mettre en orbite, depuis Kourou en Guyane, deux satellites : l’un pour la défense britannique et l’autre pour Turksat, une firme turque de télécommunications. C’est le troisième des sept lancements de la fusée européenne prévus pour cette année par Arianespace, qui profite de la vigueur retrouvée du secteur des télécommunications pour renforcer sa domination.

Depuis deux ans, les applications venues d’Internet, la multiplication des offres de téléphonie et le développement de la télévision haute définition (TVHD) dopent le marché. Pour y répondre, il faut donc de nouvelles capacités. Cette demande est d’autant plus importante que, pour la première fois, elle émane aussi bien des pays développés que des zones émergentes comme l’Inde, l’Amérique latine et l’Afrique. Elle est portée aussi par l’arrivée de nouveaux intervenants. Le nombre de bouquets de chaînes de télévision payantes diffusées par satellites ne cesse d’augmenter dans le monde. De soixante en 2004, il approche aujourd’hui la centaine. Des raisons techniques réclament aussi plus de capacités. Là où un seul canal permettait de diffuser une chaîne de télévision classique, la bande passante doit être plus importante pour la TVHD.

Dans cet environnement, le lanceur européen fait la course en tête. En 2007, sur les dix-sept satellites de télécommunications géostationnaires lancés, Ariane 5 en a mis douze sur orbite. Deux échecs ont été enregistrés par ses concurrents, le russo-ukraino-américain Sea Launch et le russo-américain Proton.

“VALEUR STRATÉGIQUE”

Si le premier a repris ses tirs cette année, le second n’est toujours pas opérationnel : son dernier échec date du mois de mars. Pendant ce temps, les acteurs chinois et indien commencent à proposer leurs services à d’autres pays. Ainsi, les offres de la Chine au Nigeria et au Venezuela, moyennant pétrole, contribuent à ce changement de physionomie du marché du spatial civil.

“Nous sommes sortis de la phase où le lanceur était considéré comme une commodité, les gens ont pris conscience qu’il a une valeur stratégique”, affirme Jean-Yves Le Gall, président d’Arianespace.

La tendance s’est inversée en quinze ans. Au milieu des années 1990, Ariane domine le secteur du lancement des satellites civils, avec plus de la moitié du marché. Pour mettre fin à cette suprématie, les Américains s’allient avec les constructeurs russes et ukrainiens, réputés pour leur fiabilité. Boeing constitue un consortium pour commercialiser la fusée ukrainienne Zenit. Elle est lancée depuis la plate-forme Sea Launch, dans le Pacifique, mais aussi depuis le cosmodrome kazakh de Baïkonour (Land Launch). Lockheed-Martin signe un accord de commercialisation au sein d’International Launch Services (ILS) des fusées Proton, qu’il dénoncera en 2006.

Ariane s’associe alors au russe Soyouz au sein de Starsem. L’objectif est de disposer d’une gamme complète de lanceurs capables de mettre en orbite aussi bien des petits que des gros satellites. Un pas de tir qui devrait entrer en service en 2009 est d’ailleurs en construction à Kourou.

Mais l’explosion de la bulle Internet en mars 2000 stoppe l’engouement et provoque la crise des lanceurs. S’ensuit alors une période de guerre des prix dont pâtit Arianespace. De plus, l’opérateur européen connaît des difficultés avec l’évolution de son lanceur. Passé d’Ariane 4 portant 4,7 tonnes à Ariane 5 pouvant transporter 6 tonnes, puis à Ariane 5 ECA capable d’emporter jusqu’à 10 tonnes se révèle délicat, comme le montre l’échec du premier tir en décembre 2002. Il faudra attendre plusieurs mois pour que le modèle Ariane 5 ECA soit validé. De leur côté, les américains Boeing et Lockheed-Martin décident de concentrer leurs fusées respectives, Delta 4 et Atlas V, sur les tirs militaires, plus lucratifs et plus nombreux. Chaque année, les lancements des “satellites gouvernementaux” de par le monde représentent près des trois quarts de l’activité du secteur. Face au lanceur européen, seuls demeurent comme rivaux les Russes et les Ukrainiens, qui s’emploient à sortir de leurs difficultés.

DES PRIX QUI FLAMBENT

Aujourd’hui, “Ariane a retrouvé sa part de marché de 50 %, celle qu’elle avait atteinte avant le ralentissement du début des années 2000”, constate Rachel Villain, directrice espace et communications de la société d’études d’Euroconsult. Cette reprise du marché des satellites s’accompagne d’une flambée des tarifs, les Russes les ayant doublés en trois ans. Ariane a suivi, affichant même des tarifs supérieurs de 10 % à 20 %, mais sans perdre de clients. “Sur un marché porteur, les clients sont prêts à payer pour un service de qualité, incluant des lancements dans les délais”, confirme Rachel Villain.

Depuis bientôt deux ans, la fiabilité des tirs est désormais prise en compte par les assureurs : les contrats diffèrent notamment en fonction de la réussite des lanceurs. Alors qu’auparavant toutes les primes étaient analogues, représentant de 8 à 9 % de la valeur du satellite à lancer, elles sont aujourd’hui de quelque 6 % pour un départ avec Ariane, atteignent 7 % ou 8 % avec Sea Launch et oscillent entre 10 % et 12 % avec Proton.

L’interrogation porte désormais sur l’impact de la crise financière sur les nouveaux projets des utilisateurs de satellites. Seront-ils maintenus, simplement reportés ou, pire, parfois annulés ?

Dominique Gallois

DES SATELLITES DE PLUS EN PLUS LOURDS POUR LE LANCEUR EUROPÉEN

Très affectée par l’échec du lancement d’Ariane 5 ECA en 2002, Arianespace s’est profondément réorganisée en quatre ans. “D’une société d’ingénierie, nous sommes devenus une société de services, rappelle souvent son président, Jean-Yves Le Gall. Nous utiliserons désormais toujours le même modèle de lanceur, c’est un gage de fiabilité pour nos clients.” Cette stratégie est d’autant plus confortée que, depuis cinq ans, la fusée européenne a réussi vingt-quatre tirs consécutifs.

Il n’est donc pas question de revoir à l’avenir la configuration de la fusée. En revanche, des améliorations sont envisagées à l’horizon 2015-2016. Les recherches concernent le troisième étage de la fusée dont le moteur Vinci pourrait se rallumer, permettant ainsi de lancer simultanément deux satellites sur des orbites différentes. Le financement de ces travaux devrait être évoqué lors de la conférence des ministres de l’Agence spatiale européenne (ESA) au mois de novembre. Cette optimisation permettra également à Ariane d’augmenter sa capacité de transport de 10 à 12 tonnes. Une amélioration indispensable, car comme tous les lanceurs, la fusée européenne est confrontée à l’augmentation du poids des masses utiles. Aujourd’hui, les satellites les plus lourds pèsent 6 tonnes et Ariane en lance deux à chaque fois.

Article paru dans l’édition du 31.05.08.

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