La période noire de Mitterrand

L’ombre du maréchal Pétain a toujours plané sur François Mitterrand. Malgré les témoignages de son soutien au gouvernement de Vichy et sa décoration de l’ordre de la Francisque au printemps 1943, l'”omerta” sur le passé de l’ancien président de la République a toujours été la règle dans la classe politique française, où il ne comptait pourtant pas que des amis. Pendant des années, il y eut une “vérité officielle”, celle du blessé à Verdun, puis du prisonnier envoyé au Stalag (camp pour prisonniers de guerre en Allemagne), d’où il s’évada pour rejoindre Jarnac, sa ville natale de Charente, son entrée dans la Résistance et la rencontre avec le général de Gaulle à Alger en décembre 1943.

Mais, après le stalag et avant les maquis, un grand trou noir. Un non-dit jalousement gardé, un silence lourd, une mémoire occultée, un grand flou entretenu par Mitterrand lui-même malgré ses fréquentations affichées après guerre avec René Bousquet, secrétaire général de la police du régime de Vichy de 1942 à fin 1943. Il aura fallu attendre que l’ancien chef de l’Etat arrive au seuil de la mort pour qu’il “mette sa vie en ordre” et reconnaisse publiquement, en 1994, ce passé vichyste dans le livre de Pierre Péan Une jeunesse française (Fayard, 1994). En couverture, une photo du jeune François Mitterrand serrant la main du maréchal Pétain le 15 octobre 1942.

S’inspirant librement de l’enquête de Pierre Péan, le réalisateur Serge Moati, proche de François Mitterrand, et le journaliste Christophe Barbier, directeur de la rédaction de L’Express, aidés par l’historien Hugues Nancy, ont construit un docu-fiction mêlant images d’archives et scènes reconstituées. Mitterrand à Vichy raconte l’itinéraire peu commun du jeune François Mitterrand, pétainiste convaincu qui glissera progressivement vers la Résistance.

Dès le début du docu-fiction, la question est d’ailleurs immédiatement posée : “Qui était vraiment François Mitterrand ? Des secrets, des non-dits, des ombres, nous allons remonter le temps.” Le pari est réussi, notamment grâce à l’interprétation de Mathieu Bisson, qui, dans le rôle de Mitterrand, arrive à montrer dans un jeu très personnel toute la complexité du personnage. La mise en scène, sobre, est à l’image des films de l’époque. “La sortie du livre de Péan a été un choc”, reconnaît Serge Moati, qui revendique toujours “une affection” pour l’ancien président de la République. “Pourtant, je ne m’étais jamais exprimé publiquement sur cette question alors que mon père a connu les persécutions en tant que juif et résistant”, explique le réalisateur.

Le scénario a été construit à partir de plusieurs sources historiques et journalistiques appuyées sur la correspondance de François Mitterrand au cours de cette période et sur ses publications ultérieures.

“L’expérience du Stalag a changé sa vision de l’ordre social”, souligne Christophe Barbier. “Au cours de cette période, un Mitterrand meurt et un autre naît. Celui qui meurt, c’est le fils de bourgeois de province, imbu de lui-même, plein de certitudes sociales. Au Stalag, il découvre la promiscuité, les différences sociales, l’importance du collectif, poursuit le journaliste. A partir de ce moment, son obsession est de servir la cause des prisonniers. C’est ainsi qu’il intègre l’administration de Vichy et commence le lent parcours qui, de pétainiste, le conduira à devenir résistant.”

Serge Moati et Christophe Barbier affirment que leur film ne se place ni du côté hagiographique ni du côté de la polémique. “Nous avons juste tenté de répondre à des interrogations”, disent-ils.

Une interrogation qui pointe particulièrement le silence de François Mitterrand sur le sort des juifs français pendant l’Occupation. “Comment expliquer ce silence ? C’est une énigme”, remarque Serge Moati, qui reste toutefois persuadé que l’ancien président de la République n’a jamais été antisémite. “Sa vie, ses amitiés, ses convictions ont prouvé le contraire. A cette époque, la question juive n’était pas au centre des préoccupations des Français. “On ne savait pas”, ont-ils toujours répété après la guerre”, souligne- t-il. “La question est de savoir si son obsession des prisonniers de guerre l’empêchait de voir le sort des juifs, dit Christophe Barbier. En écrivant les dialogues du film, je me suis demandé comment parlait ce Mitterrand de 24 ans et j’ai longtemps cherché à le mettre en mots. Le documentaire cherche la vérité, la fiction opte davantage pour l’allusion.”

En revanche, pour la reconstitution de l’entrevue avec de Gaulle, qui voulait l’unification des réseaux de Résistance des prisonniers, le journaliste s’est appuyé sur les nombreuses archives pour écrire la scène. “Votre sympathie pour Vichy sera mise sur le compte d’une erreur de jeunesse”, lui a dit, à sa manière, le général.

Avant même la diffusion de ce docu-fiction sur France 2, la veuve de l’ancien président, Danièle Mitterrand, a fait savoir qu’elle reprochait à ce film “des erreurs historiques importantes et des contre-vérités” et qu’il “défigurerait gravement l’Histoire et François Mitterrand”, sans pour autant préciser ces erreurs. “Nous avons travaillé en toute transparence et je me suis longuement entretenu avec Danièle Mitterrand lors de l’écriture du scénario”, répond Serge Moati en ajoutant qu’il “n’a aucune envie de polémiquer”. Soixante ans après, Vichy reste toujours un passé qui ne passe pas…

Daniel Psenny
Article paru dans l’édition du 20.04.08.

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