Toulouse repousse les murs

Tout le monde a déjà oublié l’ancien visage de Pierre Cohen, celui d’un prof un peu austère, d’un socialiste un peu apparatchik. Le candidat PS à la mairie de Toulouse a rasé sa moustache. Il a compris que pour arracher le Capitole après trente-sept ans de gestion continue de la droite et du centre, il fallait faire comme elle : rajeunir et changer.

Traditionnellement, Toulouse vote à gauche aux élections législatives, à droite aux municipales. Or, en 2007, le PS a réalisé le grand chelem : 57,6 % des voix pour Ségolène Royal au second tour de l’élection présidentielle, huit députés élus sur huit aux législatives. Cette fois, tout est ouvert. Deux tiers des électeurs qui vont voter les 9 et 16 mars n’ont pas participé aux élections municipales de 2001. Sur les 242 037 personnes inscrites sur les listes électorales pour le prochain scrutin, on compte seulement 9 303 nouvelles inscriptions mais, pour la présidentielle de mai 2007, on en avait enregistré 40 000. Un record.

“Chaque année, il y a 6 000 nouveaux habitants à Toulouse, près de 19 000 dans l’agglomération. Et 10 000 emplois nouveaux sont créés par an en moyenne”, rappelle le maire sortant (centriste, apparenté UMP), Jean-Luc Moudenc.

François Pradel de Lamaze, retraité de l’Insee et mémoire géopolitique de la ville, confirme : “Toulouse est une des rares agglomérations qui accueillent davantage de travailleurs venus de Paris qu’elles n’en envoient vers la capitale.”

La ville a tant changé… Il y a d’abord eu l’explosion de l’usine AZF, en septembre 2001, six mois après l’élection à la mairie de Philippe Douste-Blazy. Fille de l’infirmier-major de l’usine chimique, à l’époque députée socialiste, Yvette Benayoun-Nakache ne l’oubliera jamais. “C’était un vendredi, un de ces jours de fin d’été où le vent souffle. Il était environ 11 h 30, j’allais à ma permanence. On a entendu un bruit sourd, un silence, un crépitement. Les gens criaient dans les rues : Il y a un nuage jaune et rouge qui arrive ! J’ai cru qu’un avion s’était écrasé sur l’usine.”

Dans le quartier Papus, les logements de la cité des retraités d’AZF sont soufflés, comme les fenêtres de milliers d’appartements et de maisons alentour. “Cet événement a changé ma vie, raconte Yvette Benayoun-Nakache. J’ai implosé de l’intérieur. J’étais dans le bureau de Lionel Jospin, qui était alors premier ministre, quand il a fallu se décider à fermer le site.”

Est-ce parce que ce drame a obligé la conseillère municipale socialiste à “travailler avec d’autres”, dont, dès 2004, Jean-Luc Moudenc, le successeur de Philippe Douste-Blazy ? Le maire sortant centriste a proposé à l’élue socialiste un poste d’adjointe s’il est reconduit à la mairie. Elle a accepté et fait campagne pour lui.

LES TRANSPORTS SOIENT AU CŒUR DU DÉBAT

Les lignes bougent à Toulouse. En 1927, quand l’usine AZF, qui s’appelait alors l’Office national industriel de l’azote (ONIA), a démarré sa production, elle semblait si loin de la ville, perdue sur la route d’Espagne ! Mais Toulouse est venue s’installer au pied des cheminées et continue de s’étendre.

Au nord, les anciens potagers des maraîchers ont été livrés aux promoteurs. Ils formaient les dernières réserves foncières de la ville. Les friches de Toulouse sont désormais industrielles. Les professionnels de l’immobilier s’alarment d’une pénurie de terrains constructibles, nécessaires pour accueillir les nouveaux arrivants attirés par la douceur de vivre.

La capitale de Midi-Pyrénées cherche ses frontières et son point d’équilibre. Où est Toulouse ? Au centre-ville, où 50 000 personnes vivent à l’intérieur des anciens remparts ? Dans les faubourgs, qui, au temps de Claude Nougaro, l’enfant des Minimes, s’étendaient jusqu’au canal du Midi ? Dans le quartier du Mirail, de l’autre côté du périphérique, qu’ici on appelle “rocade” pour ne pas faire trop parisien ?

Le territoire de la commune est aussi vaste que celui de Paris mais il est trop petit pour les Toulousains. Même le “Grand Toulouse”, la communauté d’agglomérations qui regroupe 25 communes et 661 000 habitants, craque de toutes parts. Les élus ne parlent plus que de la future communauté urbaine qu’ils créeront après les élections, sur le modèle de Bordeaux, Strasbourg et Lyon. En nombre d’habitants, Toulouse devrait dépasser la capitale de la région Rhône-Alpes d’ici à 2030.

Rien d’étonnant à ce que les transports soient au cœur du débat. Car pour continuer à attirer les cadres, il faut mériter sa réputation de ville douce à vivre. Dans le discours des candidats, le tramway a succédé au métro, décidé à l’aube des années 1980 par Dominique Baudis et dont la seconde ligne a été inaugurée en juin2007.

Le tramway desservira Blagnac en 2010 – mais pas l’aéroport. Jean-Luc Moudenc propose une autre ligne pour le relier à la gare Matabiau, où le TGV est annoncé pour 2016. Le maire sortant hésite : le tramway doit-il ensuite pénétrer dans la ville ou bien poursuivre sa route le long du Canal, vers Saint-Orens ? Son concurrent socialiste, Pierre Cohen, lui, ne veut plus attendre. Il promet que seront desservies en priorité les communes périphériques de Blagnac, Saint-Orens, Tournefeuille, L’Union.

“Toulouse est une ville tentaculaire, souligne François Pradel de Lamaze. J’y suis né et je découvre encore des coins que je ne connaissais pas. On peut s’y perdre et se retrouver à demander son chemin en anglais ou en allemand à un ingénieur travaillant pour Airbus !” Airbus, l’autre pilier du paysage géopolitique local. A l’évocation de ses difficultés récentes, les candidats se rembrunissent. Chacun sait que le constructeur européen demeure le principal moteur de la croissance de Toulouse.

Ariane Chemin et Stéphane Thépot
LE MONDE | 05.03.08 | 08h31

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