Europe spatiale : la France se convertit au réalisme

Un jour prochain, la Lune recevra de nouveau des équipages d’astronautes, de cosmonautes ou de taïkonautes. Cette fois, ils établiront une présence permanente. Les Européens pourront-ils accepter de ne pas y figurer ? » se demandait, en février 2007, l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et techno- logiques en conclusion de son rapport « Politique spatiale : l’audace ou le déclin ». Tirant la sonnette d’alarme, le député Christian Cabal et le sénateur Henri Revol appelaient alors à une « mobilisation de l’opinion publique pour transcender les contraintes budgétaires ». Quand l’Europe piétine, les Etats-Unis relancent leurs efforts, la Russie renoue avec son ambition soviétique, la Chine et l’Inde ont mis le cap sur la Lune, constataient-ils, très pessimistes. Pour affirmer : « Ce dont le secteur spatial a le plus besoin en France et en Europe, c’est d’audace. »

Un an plus tard, pas sûr que les parlementaires soient rassurés. Car, pour sa première sortie sur l’espace depuis son élection, à l’occasion de son récent déplacement à Kourou, Nicolas Sarkozy aurait pu titrer son discours : « L’ambition oui, mais sans audace ». Devant un parterre d’industriels du secteur et de représentants étatiques, dont le responsable de l’agence spatiale russe, invité de dernière minute, le chef de l’Etat a certes affirmé qu’il n’est pas question de baisser la garde. L’accès de la France à l’espace initié par le général de Gaulle était l’affirmation de la vocation du pays « à participer à une grande aventure humaine », autant que de « démontrer sa compétence industrielle et scientifique ». Mais, a-t-il tout de suite ajouté, le temps du prestige ou de la démonstration de force est révolu. Place désormais à une stratégie « raisonnée et cohérente (…), réaliste au regard de nos moyens, mais respectueuse de notre ambition, de notre histoire, de notre avenir ». Et cette stratégie ne peut passer que par l’Union européenne, seule à même de mener des projets « utiles » aux citoyens européens et « inaccessibles à des budgets nationaux isolés ».

Pas un mot sur les vols habités « made in Europe », au grand dam des Allemands, qui en font une priorité politique, comme l’a montré leur engagement sur la station internationale. Au contraire, le président français a pris comme exemples de projets « utiles » la radionavigation par satellite (Galileo), l’observation de la Terre, le changement climatique ou la surveillance de l’espace. Et pour mieux montrer son ancrage communautaire, il propose que le centre spatial de Kourou, actuellement sous responsabilité du CNES, devienne à terme une « véritable infrastructure de l’Union européenne » (ce qui aurait l’avantage de partager la facture, d’autant que avec l’arrivée en 2009 des lanceurs russe Soyouz et italien Vega, le centre spatial guyanais va changer de dimension).
Pas de grand dessein non plus du côté des lanceurs. « La fiabilité d’Ariane V doit être l’objectif numéro un », tranche le président, dans le droit fil de ce que défend Jean-Yves Le Gall, le PDG d’Arianespace, la société de commercialisation de la fusée européenne. Et l’exploration de Mars, projet grand public s’il en faut ? Certes, l’Europe ne manque pas d’atouts – en matière de robots notamment -, et l’aventure vaut d’être tentée, mais en coopération avec les autres puissances spatiales, modère le président français…
Pas de quoi transporter les foules, là où George Bush réveille le patriotisme américain en relançant les programmes d’exploration humaine de la Lune et de Mars. Et où Pékin impose un peu plus son ambition de puissance en envoyant un homme dans l’espace. Sans oublier l’Iran, voire le Brésil. Tous ceux qui, comme François Auque, le PDG d’EADS Astrium, rêvent d’étoiles, au risque sinon de perdre le patrimoine technologique français, en seront pour leurs frais. Bien sûr, en industriel responsable de la construction d’Ariane, François Auque pense d’abord à ses bureaux d’études. Sans projet ambitieux de développement d’une nouvelle génération de la fusée, ses ingénieurs vont se tourner les pouces. Seule consolation, les budgets du spatial militaire devraient augmenter.

Le discours de Nicolas Sarkozy à Kourou n’est pourtant pas aussi plat qu’il n’y paraît à première lecture. Et il laisse filtrer les initiatives fortes que Paris va pousser à l’occasion du conseil ministériel de l’Agence spatiale européenne de novembre prochain à La Haye, en pleine présidence française de l’Union. Du point de vue des applications spatiales, d’abord. Au moment où la mobilisation en faveur des enjeux environnementaux ou de sécurité est si forte, personne ne remettra en cause l’importance des programmes que le chef de l’Etat a choisi de mettre en avant à Kourou. Tous au service de la science et de la vie sur Terre, pour reprendre les termes du discours. C’est moins glamour que « Tintin sur la Lune », mais si ça peut aider à freiner le réchauffement de la planète, le citoyen européen devrait s’y retrouver.

Du point de vue des institutions, ensuite. L’approche défendue – celle d’une coopération européenne accrue, ouverte sur les autres puissances mondiales de l’espace – est la seule qui vaille, étant donné les contraintes budgétaires. N’oublions pas que le nouveau traité de Lisbonne fait de l’espace une compétence partagée entre l’Union et les Etats membres. Mais, pour cela, il faut rénover l’organisation de l’Agence spatiale européenne, pour tordre le cou notamment à la règle de l’unanimité ou au poison des retours industriels, et bien définir son positionnement vis-à-vis de l’Union. Et pourquoi ne pas proposer de nommer un « monsieur Espace », disposant d’un vrai budget, au sein de la future commission comme l’anticipe Yannick d’Escatha, le président du CNES ? Au moment même où le laboratoire européen Colombus s’arrime à la station internationale, l’Europe spatiale des Vingt-Sept doit impérativement consolider ses fondations. Là encore, tant pis pour le rêve. Les plus riches des citoyens européens pourront toujours s’offrir une excursion en orbite grâce au projet de tourisme spatial d’EADS, s’il voit le jour. Entre 150.000 et 200.000 euros l’aller-retour !

ALAIN RUELLO est journaliste défense espace au service High-tech médias des « Echos »

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