Le Guide que Sarkozy n’oubliera pas

Enfin, il est parti. Samedi 15 décembre, Mouammar Kadhafi s’est envolé pour l’Espagne. Il n’aura pas trouvé le temps de se rendre à la Bastille, pour imaginer une révolution française qu’il a prise pour modèle. Pas pu non plus gagner Colombey-les-Deux-Eglises, se recueillir sur la tombe du général de Gaulle, qu’il admire tant. Mais il a vu le trône de Louis XIV, à Versailles. Il a chassé dans la forêt de Rambouillet, s’arrogeant le privilège que la République française offre à ses hôtes de marque. Et prolongeant, à chaque étape, le calvaire de Nicolas Sarkozy.

“Cette visite est une réussite”, a lâché, vendredi, le chef de la diplomatie libyenne. Pour le colonel Kadhafi, sans doute. Le président français, lui, a sous-estimé la place tenue par son hôte dans l’imaginaire de plusieurs générations. Depuis l’attentat du DC 10 d’UTA en 1989, le colonel Kadhafi est associé au terrorisme international, et désormais à la torture des infirmières bulgares. Sa visite de cinq jours, dont trois en visite officielle, a suffi à ternir la belle promesse d’un soir d’élection, lorsque Nicolas Sarkozy affirmait qu’avec lui “la France sera du côté des opprimés du monde”.

Les ennuis du président avec son hôte libyen ont commencé avant même son arrivée. Le matin du lundi 10 décembre, la jeune secrétaire d’Etat aux droits de l’homme Rama Yade s’indigne en “une” du Parisien : “Notre pays n’est pas un paillasson. (…) La France ne doit pas recevoir ce baiser de la mort.” Un dîner officiel est prévu le soir à l’Elysée. Mais Bernard Kouchner se réjouit qu’un “heureux hasard” l’oblige à souper ce soir-là avec son homologue allemand.

On avait laissé Kadhafi en 1973, beau, droit dans sa saharienne ou son col roulé noir. Le voilà avec ses cheveux en bataille, son regard que rien n’accroche et ses faux airs de Keith Richards, le plus déjanté des Rolling Stones. Une centaine de mètres seulement séparent l’Elysée de l’Hôtel de Marigny, la résidence d’Etat où Mouammar Kadhafi est logé ; l’invité les parcourt en limousine blanche. Dans la salle des fêtes, le couscous aux légumes, mets favori du chef d’Etat libyen, est vite expédié – cinquante minutes montre en main, un record pour un dîner officiel. Et le casting n’est pas à la hauteur. Le secrétaire d’Etat chargé de la coopération, Jean-Marie Bockel, joue les doublures du ministre des affaires étrangères. Le numéro “deux” du gouvernement, Jean-Louis Borloo, n’a même pas cherché d’excuse pour se faire remplacer au dernier moment par la secrétaire d’Etat à l’écologie.

Les grands dirigeants du pétrole, de l’aéronautique ou de l’armement restent donc entre eux. A 20 h 30, après le gâteau au chocolat, Anne Lauvergeon (Areva), Gérard Mestrallet (Suez), Denis Ranque (Thales), Thierry Desmaret (pour Total), Jean-François Cirelli (GDF), Charles Edelstenne (pour Dassault), Yves-Thibault de Silguy (Vinci), Marwan Lahoud (pour EADS), ou Fabrice Brégier, le dirigeant français d’Airbus, engrangent les promesses de marchés. La malheureuse Nathalie Kosciusko-Morizet doit parapher un contrat gazier dont elle ignore chacun des termes et tous les codicilles.

Le plus difficile reste à venir. Mardi, les députés socialistes ont décidé de bouder la visite du Guide à l’Assemblée nationale. Mais, jusque dans les rangs de la majorité, on ne comprend ni l’exceptionnel déploiement de sécurité ni les tapis rouges. L’Elysée peut bien expliquer qu’il s’agit d’une visite officielle comme les autres, sans pavoisement des Champs-Elysées ni égards militaires, pour les parlementaires comme pour les Français, Kadhafi est reçu comme un grand chef d’Etat. Plantée sur la pelouse de l’Hôtel de Marigny, la tente de Bédouin fascine les caméras et semble narguer la République en ses palais.

Au bureau du groupe UMP, c’est la bronca. “Les Américains, les Russes, les Allemands, les Italiens se pressent à Tripoli, la France ne peut être absente”, tente sans succès Olivier Dassault, qui rêve de vendre des Rafale. Silence consterné de ses pairs. “Kadhafi n’est plus le même qu’il y a vingt ans et a soif de respectabilité. Il lit d’ailleurs Montesquieu”, renchérit Patrick Ollier, président du groupe d’amitié France-Libye. Rires amers de ses collègues. Pierre Lellouche vole à son secours : “Même Itzhak Rabin m’avait dit qu’au fond, cela pouvait valoir la peine d’avoir serré la main d’Arafat.” Face à eux, un mur.

Claude Goasguen est membre de la commission d’enquête sur les infirmières bulgares : “En les auditionnant, lance le député de Paris, je n’ai pas eu le sentiment que Kadhafi avait vraiment intégré la pensée de Montesquieu.” Puis, à l’attention d’Olivier Dassault : “Je comprends bien que nous devons être présents sur le marché de l’armement. Mais j’ai peur que ces armes ne se retrouvent bientôt dans la bande de Gaza.” Enfin, à l’adresse de tous ses amis de l’UMP : “J’aurais préféré que Sarkozy ne se retrouve pas dépassé par Kadhafi.” Il n’est pas le seul à être mal à l’aise. Depuis quelques heures, Rama Yade archive les messages de félicitations des parlementaires de tous bords.

Kadhafi n’a pas pu rentrer dans l’hémicycle. Il ne l’oubliera pas. A David Pujadas, qu’il reçoit sous sa tente pour France 2, il explique dans un brouillard d’encens : “Nous n’avons pas évoqué moi et le président ces sujets” (des droits de l’homme). Le secrétaire général de L’Elysée, Claude Guéant, doit immédiatement rectifier : “Le président en a parlé à deux reprises.” Vexé des réserves de cette France qu’il avait choisie pour opérer son retour en grâce dans le concert des nations, le Guide se plaint à Patrick Ollier : “Pourquoi me recevez-vous comme ça ? Chez nous, quand on reçoit, on reçoit bien. Ou alors, il ne fallait pas me faire venir.”

A Paris, Kadhafi peut pourtant compter sur un réseau d’amis dévoués. A l’Unesco, Mohamed Bechari, soutien de Ségolène Royal à la présidentielle et secrétaire de la Conférence islamique européenne, pour laquelle il se rend régulièrement chercher des soutiens en Libye, a réuni un millier d’Africains musulmans. Au pavillon Gabriel, plus de 600 femmes ont répondu à l’invitation de Khadidja Khali, fan, elle, de Nicolas Sarkozy, et pilier de la Grande Mosquée de Paris. Sous les applaudissements de ces auditoires, le dirigeant libyen teste ses provocations politiques. Mardi, il tance : “Avant de parler des droits de l’homme, il faut vérifier que les immigrés bénéficient (en France) de ces droits.” Le lendemain, il affirme que “les conditions de la femme en Europe sont tragiques”.

Devant 80 patrons du Medef réunis au Ritz, il vante la Libye, “une mer de pétrole et un réservoir de gaz qui jouit de la stabilité”. Puis il laisse le chef de sa diplomatie se moquer des réserves de Bernard Kouchner : “S’il ne veut pas nous voir, nous non plus on ne veut pas le voir. Comment un homme qui nous rend visite, qui mange avec nous, peut-il changer d’avis en arrivant à Paris ?”

Le Kadhafi diplomate est déçu, le Kadhafi touriste se rattrape. Il n’avait pas mis les pieds à Paris depuis trente-quatre ans ? Il veut le circuit du parfait touriste étranger. Le voici en bateau-mouche, obligeant la Préfecture de police de Paris à fermer l’accès de tous les ponts qui enjambent la Seine, à la demande des services de sécurité libyens. Le voilà au Louvre, pour le tour au pas de charge des grands classiques : trois minutes devant la Vénus de Milo, la Victoire de Samothrace du bas de l’escalier, coup d’oeil en biais à La Joconde, puis demi-tour vers Les Noces de Cana…

Nicolas Sarkozy, lui, est parti prendre l’air à Lisbonne, où en apposant sa signature sur le mini-traité européen, il retrouve les joies de la diplomatie policée. Au même moment, à Paris, Claude Guéant est interrogé par la commission d’enquête parlementaire sur les infirmières bulgares. Il explique que “c’est Cécilia Sarkozy qui, lors du dernier rendez-vous, le 23 juillet, à 16 heures, obtient la libération du médecin palestinien et des infirmières. Qui mieux que l’épouse du chef de l’Etat pouvait incarner l’intérêt porté à ces négociations ?” “Qui mieux qu’elle, alors, aurait pu nous raconter cette histoire ?” rétorque le président de la commission, Pierre Moscovici.

Pour le député socialiste, le prix de la libération des infirmières, ce sont ces cinq longues journées que Kadhafi a passées à Paris. Trop simple, pour certains. Qui sait ce qui s’est négocié, dans la nuit du 23 au 24 juillet, au téléphone, entre le président français, son secrétaire général, le colonel Kadhafi et l’émir du Qatar ?

Le 6 décembre, quatre jours avant la visite du dirigeant libyen, Cécilia Sarkozy croise à une réception à l’ambassade de Jordanie en France, où elle s’est rendue avec son amie d’enfance Consuela de la Brosse, Geneviève Chauvel, auteur, en 1973, d’un célèbre cliché de Kadhafi priant dans le désert, et grande amoureuse de la Libye. Cette dernière la complimente : “Je vous admire. Bravo pour la libération des infirmières. Ça a dû être difficile.” “Ça n’a pas été facile, en effet, a répondu Cécilia Sarkozy, mystérieuse. Peu de gens ont compris ce qui se passait.”

Raphaëlle Bacqué et Ariane Chemin
Article paru dans l’édition du 16.12.07.

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