Edito du Monde:Internet et vie privée

Tout ce qui est interdit aux médias classiques écrits et audiovisuels est permis sur Internet. Cette constatation inquiétante est renforcée par le jugement du tribunal de grande instance de Paris qui, le 29 octobre, a débouté des plaignants dont la vie privée, en l’espèce leurs préférences sexuelles, avait été dévoilée sur Wikipedia. La législation actuelle laisse la porte ouverte à ce type d’abus. Le tribunal s’appuie sur le fait que l’encyclopédie électronique n’assurerait qu’un hébergement technique. C’est oublier que Wikipédia, dont le succès est considérable, est devenu l’un des dix premiers sites mondiaux : n’importe quel article ou élément d’article diffusé par son canal est dans l’instant mis à disposition de millions d’internautes. Seul un contenu “manifestement illicite”, comme la pédopornographie, doit être supprimé lorsqu’il est porté à la connaissance des sites “hébergeurs”. Mais l’outing forcé, la diffamation, échappent à la loi.

Le Net est bien sûr un outil formidable de travail et de communication. Mais, tout comme la “bulle” spéculative Internet avait gonflé jusqu’à la démesure avant d’éclater, l’euphorie suscitée par ce nouvel espace mondial de liberté a suscité un vertige collectif qui a longtemps masqué ses effets pervers. Sans même compter les possibilités accrues de fraude et d’escroquerie et les risques d’addiction, Internet devient en effet une arme de diffusion massive de ragots et de fausses nouvelles. Un instrument pratique et redoutable de vengeances anonymes, parfois de menaces. De tout temps, la rumeur a pu détruire des vies et des réputations. Internet démultiplie cet effet, offrant des possibilités nouvelles aux “corbeaux” de tous ordres.

Si rien n’est fait, c’est une sorte de Big Brother mondial à l’envers qui va se mettre en place. Nul ne sera à l’abri de la divulgation, à la vitesse de l’électronique et sans possibilité de réagir, d’épisodes réels ou inventés de sa vie privée, avec ou sans intention de nuire. Déjà, on sait que des employeurs potentiels peuvent récolter sur la Toile, en toute discrétion, des “informations” plus ou moins exactes sur des candidats à l’emploi. Des écrivains ou des journalistes sont désignés à la vindicte publique ou cibles de “cyber-enquêtes”.

Il devient urgent d’adapter le droit à cette nouvelle réalité. La nature immatérielle d’Internet, sa capacité à se jouer des frontières compliquent la tâche du législateur. D’autant que les citoyens ont pris goût aux possibilités qui leur sont offertes, et que les moteurs de recherche sont devenus un outil de base pour la quête de documentation. Mais il est essentiel de trouver un équilibre et de le faire respecter. Faute de quoi, sous couvert de transparence, c’est une régression démocratique, un recul des droits de l’individu qui vont s’installer au coeur de la société.
LE MONDE | 02.11.07 | 13h41

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