Jacques Martin, homme-orchestre impertinent

Showman et roi de l’impro, l’animateur Jacques Martin laisse le souvenir d’un trublion farceur et audacieux. S’il savait danser, faire des claquettes, jouer la comédie, chanter, écrire, c’est à la télévision qu’il conquit son public. Figure incontournable du paysage audiovisuel français pendant plus de trente ans, il fut l’âme de plusieurs émissions au succès populaire, parmi lesquelles Le petit rapporteur, La lorgnette ou L’Ecole des fans.

Une vie d’artiste

Jacques Martin est né le 22 juin 1933 à Lyon. Sa jeune vie est marquée à l’âge de 5 ans par le décès de son père, un industriel.

De ses années d’école dans un collège tenu par des Dominicains, Jacques gardera un mauvais souvenir. Si mauvais d’ailleurs, qu’il quitte l’école à l’âge de 15 ans. Dès lors, il prend sa vie en main et monte à Paris. Il voulait être chef d’orchestre, il sera comédien.

Rattrapé par son talent, il ne restera pas sur les planches, la radio et la télévision l’appellent. La suite, on la connaît: il devient l’incontournable trublion des ondes. Son credo: “Je veux distraire, être populaire sans être populeux”, expliquait-il, s’en prenant souvent aux “bourgeois intellos” qui snobaient ses programmes.

Egalement grand découvreur de talent, c’est grâce à ses émissions que le grand public découvrit comédiens de théâtre, artistes lyriques et musiciens qui se produisaient à Paris.

Touche-à-tout, il possédait une culture encyclopédique, avec une passion particulière pour l’art lyrique, l’opérette et Jean Genet. Autre amour: la cuisine. Son grand-père avait travaillé comme chef à la cour du tsar de Russie Nicolas II et c’est son fils aîné David, devenu cuisinier, qui a repris le flambeau.

Victime d’un accident cérébral au printemps 1998 qui le laisse à moitié paralysé, il disait: “Moi qui suis un homme de bruit, qui parle à des salles pleines de milliers de gens, je suis devenu amoureux fou du silence”, confiait-il en 1999 à l’hebdomadaire Paris-Match. Mais “je n’aime pas ne rien faire, même si je ne m’ennuie pas”, ajoutait-il.

Jacques Martin a eu huit enfants, nés de quatre unions différentes. De sa première femme, David et Elise. Puis, Frédéric et Jean-Baptiste, nés de sa relation avec la comédienne Danièle Evenou, avec laquelle il a vécu 7 ans. De son mariage en 1984 avec Cécilia Ciganer-Albeniz, future Cécilia Sarkozy, il a eu deux filles, Judith et Jeanne-Marie. Puis avec sa dernière femme, Céline, épousée en 1992, Juliette et Clovis.

Trente ans de télévision

L’animateur Jacques Martin fut une figure incontournable du petit écran pendant plus de trente ans. Comme d’autres à la fin des années 40, il enchaîne les cours avec Charles Dullin et les petits boulots. Dès 1949 et durant une dizaine d’années, il interprète de nombreux rôles de jeunes premiers au théâtre.

Suite logique, la télévision lui tend les bras. Il débute en 1960 sur Télé-Strasbourg sous le pseudonyme de Ducerf où il anime l’émission Pas très show. Son talent lui vaut d’être alors remarqué par Pierre Tchernia. A 29 ans, il entre à l’ORTF où il produit des émissions de variétés.

Jacques Martin exploite les facettes de son potentiel comique dans l’émission légendaire 1=3 qu’il crée et où il se produit avec son acolyte de la première heure, Jean Yanne (on retrouvera également les deux compères sur les antennes de RTL et d’Europe 1). Un procès (en raison d’un sketch scandaleux à l’époque sur Napoléon) l’oblige à quitter Cognacq-Jay. Il est vrai que l’animateur est loin d’être consensuel et son humour grinçant et imprévisible ne lui vaut pas que des amis.

En 1975, il lance sur TF1 (chaîne encore publique) l’émission dominicale au concept original, Le petit rapporteur, dont il est le rédacteur en chef de 1975 à 1976. Avec ses complices Piem, Daniel Prévost, Stéphane Collaro, Pierre Bonte et Pierre Desproges, il fédère durant 18 mois les Français autour de ce qui devient l’un des plus grands succès de l’histoire de la télévision. Avec ses reportages surréalistes et décalés (Daniel Prévost à Moncuq), ses fous rires, ses satires politiques corrosives où ses coups culottés (déguisé en mitron, Jacques Martin entre à l’Elysée sous prétexte de livrer des petits-fours), sans oublier ses “tubes”comme Mademoiselle Angèle ou A la pêche aux moules.

Puis, reprenant la même veine, il passe sur Antenne 2 et anime La Lorgnette. Viendront ensuite Bon Dimanche et Dimanche Martin, plus consensuelles, où se succèdent plusieurs de ses divertissements. Et notamment L’Ecole des fans dont l’idée lui était venue en avion alors qu’il rentrait du Japon. Là, il avait vu des enfants chanter les succès d’un chanteur invité.

Après l’arrêt de son contrat à France 2 en 1998, il est victime d’une attaque cérébrale et reste handicapé. Il disparaît du petit écran pour n’y revenir qu’en 2003, invité par Laurent Ruquier – qui a débuté à ses côtés – pour un hommage à son ami Jean Yanne décédé une semaine auparavant.

Ce qu’on connaît moins de l’homme, c’est qu’il excellait dans la chanson. Sa voix de baryton lui permis d’ailleurs de se produire à l’Olympia (1970) où sur la scène de Bobino (1963, 1974). Cet amoureux de musique classique et d’opérette a également été vedette de music-hall et comique. En écrivant Petitpatapon, une comédie musicale, en 1968, on lui découvre un autre talent, celui d’auteur. Et en 1986, quand il se produit dans La belle Hélène, d’Offenbach au Théâtre de Paris, celui de metteur en scène.

Mais détestant les étiquettes, Jacques Martin s’intéresse aussi au cinéma: en 1966, il tient son propre rôle dans Qui êtes-vous Polly Maggoo, de William Klein. En 1973, il est l’interprète et le réalisateur du film Na !. Deux ans plus tard, il participe à Vos gueules les mouettes, de Robert Dhéry. Fidèle à sa vocation première, il joue régulièrement dans des téléfilms et au théâtre.

Il voulait être chef d’orchestre, il aura été celui de sa vie. En nous quittant le 14 septembre 2007 à l’âge de 74 ans, il laisse un grand vide dans le monde du spectacle et du divertissement.

Le petit rapporteur, émission culte

Le Petit Rapporteur, diffusée du 19 janvier 1975 à juin 1976 sur TF1, le dimanche en début d’après-midi, invente un journal télévisé parodique, retransmis en direct, avec reportages et interviews. Et dont le chef d’orchestre est Jacques Martin entouré d’une bande de joyeux lurons.

La rédaction est constituée des meilleurs: Pierre Desproges, en critique littéraire déjanté, le dessinateur Piem, Pierre Bonte, “envoyé spécial dans la France profonde”, Stéphane Collaro et Daniel Prévost, reporter de choc.

L’émission devient rapidement incontournable, un vrai phénomène réunissant plus de 20 millions de téléspectateurs. La France ne compte alors que deux chaînes.

Ses recettes: impertinence, insolence et humour potache. Plusieurs séquences sont entrées dans la mémoire collective: de la chanson A la pêche aux moules, à l’interview surréaliste de Françoise Sagan par Pierre Desproges en passant par la bataille de boudins dans une charcuterie à la visite de Montcuq par Daniel Prévost (depuis le printemps 2007, Montcuq possède une rue du Petit Rapporteur)…

L’émission était “insolente”, mais sans que cette impertinence soit brandie comme un porte-drapeau, soulignaient en juin dernier Piem, Pierre Bonte et Stéphane Collaro sur France Inter, 30 ans après avoir participé à cette aventure.

Pour Pierre Bonte, “Jacques Martin a créé l’irrévérence à la télévision, un ton nouveau à l’époque car jusqu’alors, la télévision, c’était la voix de la France”. Mais “il y avait une envie de changement, de laisser faire. Il n’y a jamais eu de censures, quelquefois des remarques, mais le rende-vous a bien eu lieu chaque dimanche”, ajoutait l’humoriste.

L’émission s’arrête en juin 1976 – “l’équipe était fatiguée”, selon Pierre Bonte – et reprend sur Antenne 2, sous un nom différent, La Lorgnette, jusqu’en 1977.

France 2 par Catherine Le Brech

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