Portrait Etienne Mougeotte : l’impossible sortie

Le directeur des affaires juridiques de TF1, Sébastien Frapier, est monté au début de l’été jusqu’à l’étage du pouvoir, au 14e, dans la tour du premier groupe audiovisuel européen. Et il a présenté le plus délicatement possible à Etienne Mougeotte, 67 ans, dont vingt ans de maison, la pile de lettres de démission à signer. “Il y en avait une douzaine, reconnaît ce dernier. Que voulez-vous, j’avais accumulé les mandats à TF1 : vice-président de la chaîne, président d’Eurosport, de TF1 entreprises, de TF1 institut…”

A ses amis, Mougeotte a simplement confié : “Evidemment, cela fait un petit choc.” Mais il a encaissé. A fait ses cartons. Est parti en vacances. “C’est un boa constrictor, sourit son vieux copain Charles Villeneuve, patron des sports à TF1. Il a la digestion lente, mais certaine.”

Il y a vingt ans, lorsqu’un ponte de la médecine lui a diagnostiqué un cancer de la gorge, il a réagi avec le même flegme apparent. Au sortir du cabinet médical, il est parti trois heures durant jouer au golf, afin d’intégrer en solitaire la nouvelle et décider de se battre. Au retour, après avoir prévenu sa femme, Francis Bouygues, qui venait de l’embaucher, et Patrick Le Lay, le patron de la chaîne, il a continué à diriger les programmes en inventant pour la galerie un départ en voyage pendant les périodes de chimiothérapie. Depuis, il ne boit plus une goutte d’alcool, compense sur les desserts et n’a jamais dételé. “S’arrêter, c’est mourir”, dit-il très tranquillement.

Le 20 août, appelé par son ami Francis Morel, PDG du groupe Le Figaro, il a donc débarqué à la tête de la direction du Figaro Magazine à la place de Michel Schifres, son cadet de six ans. Il a repris aussi la route de… TF1. Il y revient en fait chaque jour, comme conseiller cette fois, auprès de celui-là même qui a précipité son départ, le nouveau directeur général de la chaîne, Nonce Paolini. Au Figaro Magazine, Mougeotte a pour mission de redresser les ventes et surtout de faire revenir la publicité. A TF1, il continuera à donner son avis sur les castings de la “Star Academy”, l’info, les droits de diffusion des matches de football… “Bref, dit-il, sur cette multitude de petits choix quotidiens qui font une grille de programmes. Mais c’est Paolini le référent sur la stratégie, puisqu’il ne peut y avoir deux crocodiles dans un même marigot.”

Le crocodile Paolini, qui avait lui-même été éjecté de TF1 par Mougeotte, en décembre 2001, avant de revenir en mai dernier, affecte de se satisfaire de ce curieux système. Le 29 août, devant les annonceurs publicitaires, il a rendu un vibrant hommage à Mougeotte. Sans toutefois annoncer le moindre successeur à l’ancien vice-président de TF1.

De fait, il sera compliqué de retrouver un profil semblable. Car l’homme est de ces rares journalistes à avoir dirigé – avec succès – une radio (Europe 1), un journal (Le Journal du dimanche), un magazine (Télé 7 jours) et une chaîne de télévision. “Ce type a d’abord une perception fine et juste de la société française. Il a fait TF1 pour elle, pas pour lui. Il aime la musique classique, mais n’a jamais proposé d’en mettre en prime time sur TF1”, souligne Jean-Claude Dassier, patron de LCI, qui connaît Mougeotte depuis 1967. “Un sens absolu du très grand public, y compris dans ce qu’il a de plus vulgaire”, confirme Guillaume Durand.

Amateur d’études de marketing sophistiquées qu’il affirme valider “deux fois par mois en écoutant ce qui se dit dans la queue d’un supermarché”, Mougeotte est devenu, de fait, l’un de ceux que les politiques consultent. C’est lui que Jean-Pierre Raffarin sollicitait de Matignon, lorsqu’une réforme suscitait le débat. Lui que Nicolas Sarkozy, fraîchement élu en mai, a appelé, lorsque son séjour sur le yacht de Vincent Bolloré a provoqué un début de polémique. “J’ai vu beaucoup de choses”, reconnaît-il en souriant.

Fils d’un inspecteur à la SNCF venu de la Meuse à Paris, il a d’abord vu tout un pan du journalisme à la française. Car la véritable histoire débute à Europe 1, à la fin des années 1960. Il y a là une petite bande de copains amateurs d’infos, de rigolades et de soirées viriles : Gérard Carreyrou, Jean-Claude Dassier, Jean-Pierre Joulin et Charles Villeneuve. Au-dessus d’eux, Jean-Luc Lagardère rêve chaque jour un peu plus haut : “Mes petits, si Giscard est réélu, on aura une télé !” Mougeotte a si bien intégré les désirs de son actionnaire que, en 1981, il incarne le giscardisme défait et est conspué aux cris de “Mougeotte aux chiottes !”. Il se replie au Journal du dimanche puis à Télé 7 jours. “C’est là que j’ai appris la télé”, affirme-t-il aujourd’hui.

Lagardère n’a pas encore renoncé à la télévision. En 1986, il charge donc Mougeotte de mener le dossier de candidature du groupe en prévision de la privatisation de TF1. Face à eux, ceux que l’on appelle avec mépris “les rois du béton” : Francis Bouygues et son homme lige, Patrick Le Lay. Ce sont eux qui vont remporter la mise. Mais ils débarquent à TF1 sans avoir trouvé le directeur des programmes adéquat. Et Mougeotte est placardisé par Lagardère, qui le rend responsable de son échec. Pourquoi ne pas le débaucher ?

Mougeotte rejoint la chaîne en 1987. L’affaire n’est pas encore très alléchante. Berlusconi vient de lancer la Cinq en France et débauche une à une, à coups de cachets mirobolants, les stars de TF1. Mougeotte, à peine arrivé sur TF1, se sait atteint d’un cancer. Et celui que Francis Bouygues a choisi pour diriger la chaîne, Patrick Le Lay, ne connaît rien à la télévision. C’est pourtant ce tandem-là qui va faire la réussite de TF1.

Leur secret : une complémentarité hors du commun. Le Lay est un ingénieur, cultivé, affectif, sanguin. Mougeotte est d’une intelligence incisive et fuit le conflit. De nombreux ambitieux se casseront les dents en tentant de défaire leur duo. D’autres paieront à leur place les dérives de la chaîne. En 1995, après l’élection de Jacques Chirac, Mougeotte laisse ainsi partir, sans dire un mot pour le sauver, le directeur de l’information Gérard Carreyrou, qui paie pour le balladurisme de la chaîne, lui qui est sans doute l’un des rares de la “bande à Mougeotte” à toujours avoir voté socialiste.

Le patron des programmes, lui, continue d’incarner les tendances de la culture télévisuelle. C’est un pouvoir sans équivalent en France que de décider ce que chaque jour 40 % des Français vont regarder à la télévision. Et c’est aussi pour cela qu’il est si difficile de le quitter. Dans son bureau du Figaro Magazine, plus petit, plus sobre, moins clinquant que les milieux de la télé, Mougeotte s’adapte pourtant à son nouveau public. Et redresse soudain sa longue carcasse en montrant les deux projets de “une” du prochain numéro : “Et vous, laquelle vous préférez ?”

Raphaëlle Bacqué

Encadré: Parcours
1940
Naissance à La Rochefoucauld (Charente).

1974
Rédacteur en chef puis directeur de l’information d’Europe 1.

1981
Directeur de la rédaction du “Journal du dimanche”.

1983
Directeur de la rédaction de “Télé 7 jours”.

1987
Intègre la direction de TF1.

2007
Directeur de la rédaction du “Figaro Magazine” depuis le 20 août.

Article paru dans l’édition du 07.09.07

Advertisements
This entry was posted in media-com. Bookmark the permalink.