Björk embrase les arènes de Nîmes

Ca démarre en trombe et on n’a encore rien vu (ni entendu) : 21 h 30 dans les arènes de Nîmes combles mais borgnes (la scène est installée aux deux tiers de la piste), torches rouges, lasers verts, sono à réveiller le diable vauvert, action ! Björk envahit menue la scène immense, l’espace, le cosmos, arpente les planches à la façon d’un Mick Jagger en poncho, danse et bouge comme font les folles et les petites filles, hurle Earth Intruders. Earth Intruders est le premier titre de son dernier album Volta, sorti en Europe le 7 mai. Au final, en second rappel, dans un délire de fumées, de paillettes, de phares, de nappes sonores et déluges de rythmes, Declare Independance, toujours tiré de Volta.

Le voltage, c’est ce qui manque le moins. La double halte de la chanteuse islandaise aux Arènes de Nîmes (mardi 21 et jeudi 23 août) se situe pile aux deux tiers d’une tournée mondiale démarrée à Reykjavik le 1er avril et promise à finir au Brésil. Jamais deux dates consécutives – à mesurer l’énergie brûlée en scène, on comprend. Un seul double arrêt en un même lieu (Nîmes) et pour le reste, les plus grandes scènes, ou scènes par destination, du monde : le Radio City Hall et l’Apollo Theater à New York ; Las Ventas à Madrid (les arènes les plus prestigieuses des mondes habités) ; ou l’esplanade Guggenheim à Bilbao (le 14 juillet). Le 26 août, Björk est à l’affiche du festival Rock en Seine, à Saint-Cloud.

Ce nomadisme spectaculaire colle bien à la réalisation d’un album écrit et produit par elle, Björk (Gudmundstottir, de son patronyme qu’on oublie trop souvent, née le 21 novembre 1965 en Islande), et enregistré dans ses studios personnels, ou à San Francisco, Portland (Jamaïque), Londres, Bruxelles, Bamako et à bord d’un bateau entre Malte et la Tunisie.

UNE CATHÉDRALE DE PROJOS

Rien ne devrait l’empêcher d’enregistrer le prochain, comme Sacha Distel en 1960, en avion (Caravelle à l’époque). L’énergie, le débordement, le délire aussi contrôlé que construit, mais avec ses échappées tout de même, remuent pas mal. Derrière ou tout autour, sous une cathédrale de projos et drapeaux divers, des machines (Mark Bell), une enclume (Chris Corsano, batteur), un clavier (Jonas Sen), plus un ensemble islandais de cuivres, garçons et filles en combinaison fluo à la Casimir, du fluegelhorn à l’euphonium, en passant par trompettes, bugles et trombone – dix au total.

A vrai dire, comme dans la vraie vie, tout a commencé juste avant que ça ne commence. Deux fronts nuageux se frottant au couchant, superbe arc-en-ciel dans le ciel des arènes. Un DJ et deux “pégotes” en pantalons vinyle dans le plus pur style Véronique et Davina (aérobic télévisuel), répondant au nom de MIA, chauffent les tendidos. On aurait pu s’en passer et ce n’est pas sûr non plus. Car dans une solide ambiance de fête de la bière et de concert rock, la fièvre monte à El Pao, le parterre de l’arène se remplit des “debout”, et les gradins attaquent une quinte de “olas” assez réussies ma foi, vingt-deux au total. La nuit en profite pour tomber. Noir. Trois écrans monstrueux arc-en-ciel, eux aussi (très joli, ce détail), et la voilà qui déboule, en legging assorti de sept voiles multicolores (danse du même cru), pieds nus, cheveux noirs, c’est parti.

Parfois ça prend au ventre, parfois aux larmes. En bas, les “debout” filment à tour de bras avec leurs portables, on croirait le cimetière de Trêves vu du ciel, le Jour des morts. Elle, elle enchaîne Army of Me (tiré de l’album Post), Innocence (retour à Volta), le terrible I Miss You sur lequel un fan se suicida en vidéo après lui avoir envoyé un colis piégé (1996). Il y a des moments comme ça où on se dit qu’il vaut mieux ne pas être trop aimé. Cet épisode crucial déclenche – après une brève tentation de tout arrêter – Homogenic, un de ses six albums qu’elle évoque en scène avec un Bachelorette de derrière les fagots. Et toujours d’Homogenic, Hunter.

DES GRILLONS MUGISSANTS

Dans la foulée, virage sur l’aile avec double immelmann (demi-looping terminé en tonneau) pour revenir à Volta. Quoi qu’elle fasse – complainte bouleversante, danse de Saint-Gui, tourniquets de derviche, fuite amorcée au bord du gouffre, poupée asiate accroupie en bord de scène, elle déclenche une ovation. Pas de fumisterie sans feu. La déclinaison de ses “mercis !” (du tonitruant “merci beaucoup” après les trois premières chansons, aux “mercis” mourants de la fin) raconte tout.

Les cuivres sont solennels et se dandinent. Les ombres, assez chinoises. Les nappes très sonores et parfois les effets électro ont des airs de grillons mugissants. Elle esquisse un entrechat, trépigne, court à cheval ou fonce comme une dératée. L’enclumeur donne toute sa mesure. Trois briquets éclopés de Woodstock ne tiennent pas la route face aux portables. Le corps est assez secoué. Ça tient de la fête foraine et de Charles Ives amplifié. Le père avait entendu Chet Baker en tournée à Reykjavik en 1953 et la mère, médecin chiropracteur, entraîna la petite dans une communauté hippie pas piquée des hannetons punks. Tout ça se sent et c’est ça qui est fort.

Francis Marmande
Article paru dans l’édition du 23.08.07.

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