Le Bourget ou les week-ends du CAC 40

Loupe, cuir et volupté. Paris, Dinard, Marrakech. Flûtes à champagne, plaids en cachemire et pince à sucre. Le jet privé, qui restait il y a dix ans encore l’apanage de quelques happy few, commence à connaître, en Europe, un destin américain. Après une lourde semaine de travail, Le Bourget, aéroport d’affaires de Paris, devient le vendredi soir la base de loisirs des gens de pouvoir. Comme dit la publicité de Netjets : “Pourquoi la vie serait-elle plus compliquée qu’elle ne l’est déjà ?”

Au pied des bâtiments d’avant guerre qui semblent sortis d’une BD d’Hergé, on voit débarquer en taxi ou en limousine des familles qui partent skier deux jours à Gstaad, des couples qui s’envolent pour Florence, des familles princières de Brunei qui gagnent Marbella après une semaine au Plaza Athénée… Parfois, à la veille des vacances, l’affluence est telle que les chauffeurs s’invectivent. Dans la salle d’attente de Dassault aviation, des enfants inspectent la maquette du Falcon 900, en attendant “leur” pilote. En semaine, l’aéroport d’affaires dessert les tours de la Défense et les bureaux du 8e arrondissement.

On peut croiser là au petit matin Claude Bébéar, Albert Frère, Charles-Henri Filippi et tous les patrons de ces “MD” – managing directors – qui, la semaine, courent les places financières de Londres ou de Francfort. Mais pas seulement. Depuis le 11-Septembre 2001, les entreprises sont de plus en plus nombreuses à acquérir ces avions privés qui leur évitent les délais de sécurité renforcés et prolongés des avions de ligne. Vivendi, LVMH ou EADS ne sont plus les seules à posséder leur appareil. Même dans l’univers du CAC 40 s’exerce une subtile hiérarchie. Les grandes sociétés possèdent leur propre appareil, dont leurs patrons sont les utilisateurs prioritaires. Mais, grâce à l’américain Netjets, on partage désormais à quatre, cinq ou six un jet privé, qui doit voler au moins 500 heures par an.

Pourquoi ne pas s’acheter le 1/16e d’un Hawker 400XP de 7 places et 50 heures de vol pour 400 000 dollars ? Pourquoi ne pas s’offrir le pouvoir – ou ses attributs – en multipropriété ? “Toutes ces formules amènent une nouvelle clientèle faite de jolies fortunes de plus de 50 ans qui se sont fait enlever 12 points de permis en quatre mois, ne supportent pas les embouteillages ou les trajets Genève-Deauville”, raconte un intermédiaire du Bourget. “Nous avons aussi beaucoup de vols “incentive””, ajoute un loueur. Le PDG sympa prête son jet privé au directeur financier ou au cadre qui a bien travaillé. Autre rémunération symbolique : le patron invite son subordonné à l’accompagner pour chasser en Hongrie, pour un trophée de golf à Ostende, une vente de yearlings à Deauville…

Certains obligés de Patrick Le Lay se souviennent d’avoir emprunté l’un des premiers Falcon, alors que Bouygues possède aujourd’hui un Global Express de chez Bombardier. Pour un week-end dans la propriété du PDG de TF1, à Saint-Briac, dans les Côtes-d’Armor. Si le jet est loué, la facture reste confidentielle. Souvent, “certains pilotes ne connaissent même pas l’identité de leurs passagers”, explique un loueur. A quelques exceptions près, comme Axa, l’entreprise n’affiche pas le logo de sa société sur la carlingue. Pas étonnant si, de l’affaire Elf au dossier Pierre Falcone, l’homme d’affaires des politiques, Le Bourget sert de décor à quelques fameux scénarios judiciaires. L’enquête préliminaire menée par la brigade financière suite aux révélations d’Alain Marsaud sur son ancien employeur Vivendi, document austère s’il en est, fait voyager son lecteur. Marrakech, Biarritz, Venise… N’est-ce pas dans les plans de vol du Falcon privé que le PDG du groupe, Jean-René Fourtou, utilisait pour emmener sa femme, Janelly, députée européenne UDF et conseillère municipale à Neuilly, jusqu’à leur résidence secondaire marocaine – coût total : 23 368 euros aller-retour – que se devine le mieux la vie des puissants, au Bourget, le week-end ?

Article paru dans l’édition du 21.08.07.

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