Mgr Lustiger : “Vous ne me reverrez pas”

Il est arrivé avec une demi-heure de retard, poussé sur son fauteuil roulant, ombre fragile habillée d’un costume de clergyman. Le visage est émacié. Jean-Marie Lustiger n’est pas le plus vieil académicien (à 98 ans, Claude Lévi-Strauss est actuellement le doyen d’âge de l’institution), mais il est malade, comme en témoigne sa maigreur.Quand dans la petite salle des séances s’ouvre l’élection, ce 31 mai à 15 heures, le cardinal n’est pas encore arrivé. Il a pourtant prévenu qu’il serait là. Les 28 académiciens présents patientent cinq minutes, dix, puis quinze, et vingt. “Il faut commencer”, lâche l’un d’eux. Leur choix se porte vite sur Max Gallo. Mais voilà que dix minutes plus tard, alors que l’assistance planche déjà sur le dictionnaire et examine le mot “républicaniser”, un huissier ouvre la porte pour laisser passer le retardataire, qui demeure près de l’entrée.”Monsieur le cardinal, je suis heureuse de vous accueillir. Nous vous annonçons que, n’ayant pu hélas vous attendre, nous avons élu Max Gallo”, lance gentiment Florence Delay, la directrice en exercice. Le silence est toujours presque parfait, dans cette assemblée où on ne prend pas la parole sans autorisation et où on ne coupe jamais celle de l’autre. Mais, à ce moment précis où l’homme d’église se met à parler, sous le portrait du cardinal de Richelieu, ce silence devient d’or.”Le nouvel élu est notre élu à tous, rappelle le cardinal en saluant l’élection de l’historien. Mais en réalité, je ne vais pas vous le dissimuler, je ne suis pas venu pour vous retrouver, je suis venu pour vous quitter. Vous ne me reverrez pas. J’en suis triste, mais je sais que je ne cesserai pas de penser à vous. Les premiers seront les derniers. Ici, je n’ai pas été très assidu, mais là où je serai, je serai très présent pour m’occuper de l’Académie, je vous donne l’assurance de mes prières, ici et ailleurs”, finit-il.”On jouait Le Cardinal d’Espagne de Montherlant, résume l’un des présents. On n’en croyait pas nos oreilles, au sens littéral de l’expression.” Les uns après les autres, les académiciens viennent embrasser ou serrer la main du vieil homme “avec cette fausse cordialité de traversée de couloir” qui permet de masquer si bien trouble et chagrin. “Quand je dis adieu, je dis à Dieu, à vous, à tous”, l’entend-on glisser à son ami, l’avocat Jean-Denis Bredin. La séance est suspendue : les Immortels n’ont plus le coeur à leurs travaux, Seuls à la maison avec leur émotion ou entre eux, faussement égayés par le champagne qui coule, ils méditent ou dissertent sur cette sortie du monde “sublime”, “bouleversante”, “catholique” et “unique”.Ariane CheminArticle paru dans l’édition du 02.06.07.

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