L’adieu à Jean-Marie Lustiger

Aucun homme d’Eglise en France n’aura eu un destin aussi singulier et une carrière aussi atypique. Pas seulement parce qu’Aaron Lustiger, fils d’une famille d’immigrés juifs de Pologne – né le 17 septembre 1926 à Paris – a gravi tous les échelons jusqu’à celui d’archevêque de la capitale et d’intime du pape à Rome, ce qui aurait déjà suffi à le distinguer. Mais parce que, en France, pendant plus d’un quart de siècle, il aura réussi à incarner le visage d’une Eglise sans doute plus brillante et consensuelle qu’elle ne l’est. Il réunissait la “verticalité” du juif qu’il était de naissance, radicalement tourné vers Dieu et sa parole, et l'”horizontalité” du chrétien qu’il était devenu à 14 ans, à la fois hyperclérical et de tempérament très laïque, traditionnel et moderne.Son grand-père maternel s’appelait comme lui Aaron Lustiger, un rabbin de Bedzin, en Silésie (Pologne), portant barbe et papillotes, arrivé en France avant la guerre de 1914. Naturalisés au début des années 1920, ses parents sont commerçants, rue Simart (18e arrondissement), à Paris. Ils ne vont pas à la synagogue, mais élèvent leurs deux enfants dans la conscience de leur identité juive, éveillent leur goût de l’étude, leur fidélité à une morale exigeante.Aaron Lustiger, dont l’enfance est “heureuse, mais rigoureuse”, fait ses études au lycée Montaigne de la capitale, découvre l’Ancien Testament et l’Evangile chez un professeur de piano, puis l’antisémitisme dans les récits de ses parents et dans la littérature. Mais il ne fait alors pas de lien entre l’antisémitisme et la foi chrétienne, qu’il découvre providentiellement en 1937, à l’occasion d’un séjour en Allemagne dans une famille protestante.La guerre contraint ses parents à se replier à Orléans. C’est là qu’a lieu l’acte décisif de sa vie : sa conversion au christianisme lors de la Semaine sainte de l’année 1940. Le futur cardinal a 14 ans quand il est baptisé, le 25 août 1940. Il garde son prénom d’Aaron – qui figure au calendrier chrétien –, auquel il ajoute ceux de Jean et Marie. Bien des interrogations surgiront de ce baptême en période d’occupation. Toute sa vie, au risque d’agacer, il expliquera que son christianisme n’a jamais signifié un renoncement à son identité juive.A la fin de 1940, quand sont promulguées les premières lois antijuives de Vichy, le jeune Lustiger vit caché, avec sa sœur, à Orléans, mais ses parents portent l’étoile jaune. Et survient le drame : son père est en voyage, quand sa mère, restée seule à Paris pour tenir la mercerie familiale, est dénoncée par un voisin, arrêtée le 10 septembre 1942, conduite à Drancy et déportée à Auschwitz.POUR LUI, L’ÉVÊQUE N’EST PAS UN HOMME À PARTAvec sa foi de néophyte, Lustiger entre au séminaire, et il est ordonné prêtre en 1954, à Paris. Il est d’abord aumônier de la Sorbonne où son charisme attire nombre d’étudiants, futurs professeurs, ingénieurs, hauts fonctionnaires, juristes. Mais, à peine commence-t-il de “moissonner”, que Mai-68 embrase l’Université. Les événements le surprennent. Ses certitudes manquent de s’effondrer. “Il n’y a pas de place pour l’Evangile dans cette foire”, rugit-il dans l’une de ces formules vachardes que ce “gamin” de Paris, volontiers gouailleur, ne détestait pas.En 1969, il devient curé de Sainte-Jeanne-de-Chantal, une paroisse bourgeoise du 16e arrondissement près du périphérique. Là, il bouscule les habitudes et tisse ses premiers réseaux – avec André Vingt-Trois déjà, son successeur à la tête du diocèse de Paris –, avant de retourner en 1979 à Orléans comme évêque où il parcourt ses paroisses. Très tôt, il démontre son pointillisme pour la liturgie, son intransigeance intellectuelle, son tempérament de chef de tribu.Son parcours s’accélère : JeanPaul II le renvoie à Paris, le 2 février 1981, cette fois à la première place, celle d’archevêque, pour succéder au cardinal François Marty, un pasteur aussi rond d’humeur et d’humour que Jean-Marie Lustiger est tout en angles et en raideur. Il est vite réputé pour sa carapace. Dominique Wolton et Jean-Louis Missika mettront des années à le convaincre de s’épancher dans son livre-confession Le Choix de Dieu (De Fallois, 1987). Il est pourtant intarissable dans des homélies soignées, souvent poignantes. Il est maladivement perfectionniste, prononçant ses discours à voix haute avant de les mettre définitivement en forme.Du “titi” parisien, il a le franc-parler. Ses colères sont célèbres, ses décisions souvent cassantes. Il est obsédé par la peur du complot, a un sens aigu de sa supériorité intellectuelle et d’une mission qui le dévore entièrement. Qui ne le suit pas jusqu’au bout ou s’oppose à lui est perdu. Il lui arrive de faire valser les têtes dans son entourage le plus proche comme dans son clergé, ou encore de bouder ostensiblement ses collègues évêques.Son anticonformisme fait aussi de lui une personnalité de battant dans le débat public et médiatique, impulsive, toujours à contre-courant. En 1984, il mène la contestation contre la loi Savary visant à créer un service public de l’éducation. Un million de défenseurs de l’école catholique descendent dans la rue, et François Mitterrand recule. Ensuite, il sera sur tous les fronts de la bataille “sociétale” : la “folie” des apprentis-sorciers de la médecine, la défense de l’embryon, l’interdit de l’euthanasie, du clonage, puis les révoltes de jeunes, le chômage, les immigrés et les “blessés de la vie”, invités exclusifs une nuit de Noël à Notre-Dame, enfin l’Europe.Il clarifie les enjeux et touche bien au-delà de l’opinion catholique, malgré un ton qui est toujours celui de l’imprécation : contre les Lumières et les “maîtres du soupçon” (Marx, Nietzsche, Freud, etc.) qui, en coupant le lien avec la Révélation et voulant la “mort de Dieu”, ont failli provoquer la “mort de l’homme” à Auschwitz et au goulag. Contre la “modernité” d’un monde sans Dieu. Contre la montée d’un “néopaganisme” qu’il devine dans les thèses du Front national. Contre les idoles de l’argent, du sexe, du pouvoir.Pour lui, l’évêque n’est pas un homme à part. Il doit sortir des sacristies, se frotter aux débats de la société civile et du gotha intellectuel. Lustiger cultive les relations les plus audacieuses. Avec les présidents François Mitterrand et Jacques Chirac, il joue, dit-il, “au chat et à la souris”. La séduction mutuelle est grande, mais les déceptions nombreuses. Devant eux, le cardinal Lustiger plaide pour la liberté des établissements privés, pour des rythmes scolaires conciliables avec la catéchèse, pour une laïcité à la fois ferme et respectueuse, pour un dialogue officiel et régulier entre les autorités de la République et la hiérarchie catholique. Cet effort aboutira avec Lionel Jospin et sera poursuivi. Fils de la République, il refuse pourtant, au nom du clergé victime de la Terreur, de s’associer, en 1989, à la commémoration du bicentenaire de la Révolution, comme à la “panthéonisation” de l’abbé Grégoire, prêtre constitutionnel.Dès la première affaire du voile en France (1989), il défend avec ardeur la loi de 1905 de séparation des Eglises et de l’Etat. Il ne cessera de le faire, grognant même devant les tentatives de Nicolas Sarkozy d’organiser l’islam de France, comme si c’était une “religion d’Etat”! Pour ménager Jacques Chirac, il écarte, juste avant la présidentielle de 1995, le Père Alain de la Morandais, jugé trop balladurien, de son poste d’ambassadeur de l’Eglise dans le milieu politique. Ce sont ces relations atypiques pour un homme d’Eglise qui rendent le cardinal Lustiger aussi proche de la société civile qu’étranger parfois dans sa propre Eglise.CONCEPTION RADICALE DE LA FOIDans le collège des cardinaux – où il est entré en 1983 –, Mgr Lustiger devient pourtant l’un des favoris de Jean Paul II (1978-2005). Les deux hommes ont les mêmes racines en Pologne, le même amour de la philosophie, une conception aussi radicale de la foi chrétienne, la même vision tragique de l’histoire et de la liberté et l’expérience des deux totalitarismes qui ont forgé leur tempérament exceptionnel. Karol Wojtyla incarne la résistance spirituelle dans une société communiste athée. Lustiger, lui, le fait dans une société française laïcisée, sécularisée à l’extrême. Une amitié puissante se noue.La sympathie monte aussi entre le pape polonais et une France longtemps sceptique à son égard. Le tournant a lieu en 1996, lors d’un voyage réussi de Jean PaulII à Reims pour le 1 500e anniversaire du baptême de Clovis – dans un contexte d’hostilité et de dérision laïques –, et surtout en 1997, lors des Journées mondiales de la jeunesse (JMJ) de Paris. Un million de jeunes envahissent la pelouse de Longchamp en août. C’est un triomphe pour le pape et pour le cardinal Lustiger, apôtre pour la France de la nouvelle évangélisation et d’un catholicisme jeune et décomplexé.A Paris, ses initiatives ne font jamais l’unanimité. Il redécoupe et relance des paroisses, se heurte à des curés tout-puissants, crée en 1981 Radio Notre-Dame, puis en 1999 la première télévision catholique, KTO. Son clergé et ses confrères évêques l’accusent de “jouer perso” lorsqu’il crée ses propres filières de formation de prêtres et d’enseignement théologique (l’Ecole-Cathédrale).Sourd aux critiques, Lustiger fonce. Sa dernière grande initiative aura été une manifestation de masse des catholiques de Paris à la Toussaint 2004. Et le paradoxe voudra que ce cardinal qui obtint, à l’Académie française, en 1995, une élection de maréchal, sera toujours battu dans les élections à la présidence de la Conférence des évêques de France. Mais cet homme qui connaît bien son histoire juive sait que nul n’est prophète en son pays.Henri TincqLe Monde du 6 août 2007CHRONOLOGIE17 septembre 1926 : Naissance à Paris.2 février 1981 : Archevêque de Paris.2 février 1983 : Cardinal.15 juin 1995 : Election à l’Académie française.5 août 2007 : Mort à Paris.

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