Michel Mayor : le pape des autres mondes

Ce doit être de la modestie. Cela fait douze ans que le Suisse Michel Mayor est devenu l’un des astronomes les plus célèbres de la Terre en annonçant, avec Didier Queloz, la découverte d’un autre monde, une planète tournant autour d’une autre étoile que notre Soleil, et cela fait douze ans qu’il s’étonne de recevoir continuellement des invitations à des colloques ou des demandes d’interview. C’est aussi sans doute la modestie qui l’empêche de servir aux journalistes la belle anecdote qui fonde la carrière de tout grand astronome qui se respecte. Désolé : enfant, Michel Mayor n’avait pas de barbe et ne savait pas non plus ce qu’il ferait plus tard.

Les sciences l’attiraient, en particulier la physique. Va pour la physique. En 1966, lorsqu’il doit se décider pour une thèse, il tombe sur une annonce disant “On cherche un doctorant en astronomie”. Il le reconnaît avec son chantant accent helvétique, “si ce jour-là il y avait eu une offre pour faire de la sismologie ou se lancer dans l’océanographie, j’aurais pu parfaitement faire autre chose. Dans d’autres vies, je ferai autre chose…”

Le coup de pouce du hasard l’expédie dans les galaxies et il veut comprendre pourquoi la matière s’y organise en spirale. Pour cela, il lui faut des catalogues répertoriant les vitesses des étoiles mais rien de satisfaisant n’existe : “Cela avait la réputation d’être hyper-fastidieux comme domaine. Par hasard, j’ai rencontré, à Cambridge, un astronome qui faisait cela avec des moyens artisanaux. Il m’a parlé d’une nouvelle technique pour mesurer ces vitesses. Je suis rentré à Genève en voulant construire un spectrographe.” Michel Mayor est rigoureux et tenace, mais c’est un théoricien. Il n’a pas le profil pour concevoir une machine. “Je suis donc allé voir André Baranne à l’observatoire de Marseille, un spécialiste de l’optique. J’attendais juste des conseils mais, au bout de quelques minutes, il m’a dit : “Votre idée m’intéresse. Je fais l’optique.””

Au début des années 1970, l’instrument Coravel entre en service et il se révèle d’une efficacité incroyable. “Je n’ai fait que courir après cette machine qui était trop belle, se souvient Michel Mayor. Du coup, j’ai mis de côté ce qui avait été mon sujet de thèse et j’ai fait cinquante autres travaux puisque tout ce qui est lié au mouvement des étoiles devenait abordable.”

De 1980 à 1990, avec Antoine Duquennoy, il effectue une énorme moisson de données sur les étoiles doubles. Quel rapport avec les planètes ? En 1989, Michel Mayor et des confrères trouvent, autour de l’étoile HD 114762, un “petit” astre, tout de même onze fois plus massif que notre Jupiter. Trop gros pour être une planète, trop léger pour déclencher le feu thermonucléaire d’une étoile, il s’agit d’une naine brune. Qui fait prendre conscience à Michel Mayor que les planètes extra-solaires sont à portée d’un spectrographe plus précis.

Ce sera Elodie, installée en 1994 à l’observatoire de Haute-Provence (OHP). Dès janvier 1995, un premier objet apparaît, quasi collé à l’étoile 51 de la constellation de Pégase, une sorte de Jupiter chaud pas du tout prévu par la théorie. Mais Pégase sort du ciel avant que les vérifications ne soient effectuées. Il faut attendre juillet pour que la constellation émerge à nouveau. Six mois de patience. Une attente d’autant plus pénible, raconte Michel Mayor, que l’heure est au pessimisme : le concurrent direct des Suisses, l’Américain Geoff Marcy, “publie une étude disant qu’il n’y a pas de Jupiters proches ; des Canadiens donnent les conclusions d’une étude portant sur 21 étoiles : pas de Jupiters proches ; l’astrophysicien américain Alan Boss publie une étude dans Science allant dans le même sens. Tous les messages qu’on recevait étaient décourageants mais cela ne nous a jamais perturbés.” L’été venu, “Didier Queloz et moi sommes descendus à l’OHP avec nos familles. On l’attendait.” Et les points se dessinent, comme par magie, le long de la courbe théorique : 51Peg a bel et bien un compagnon.

Après la publication de la découverte dans Nature du 23 novembre 1995, c’est une explosion médiatique. Deux Suisses ont répondu à une question fondamentale vieille de plusieurs millénaires : y a-t-il d’autres mondes que le nôtre ? Michel Mayor aime citer Epicure, qui, dans une lettre à Hérodote, dit que “les atomes, desquels pourrait naître un monde, ou dont il pourrait être construit, ne s’épuisent ni en un seul ni en un nombre fini de mondes (…). Ainsi il n’est rien qui fasse obstacle à l’infinité des mondes.”

Mais c’est pour ajouter aussitôt, en vrai “père la rigueur”, qu’après la philosophie “viennent les choses scientifiques sérieuses : cette découverte a prouvé que notre scénario de formation du système solaire n’était pas correct ou pas complet, que notre système solaire n’était en rien un modèle typique, qu’il existait des planètes très proches de leur étoile, d’autres avec des orbites très allongées, d’autres avec des masses très élevées, etc.”

C’est la troisième révolution astronomique du XXe siècle après la relativité générale et la compréhension de ce que sont les étoiles. Le Nobel est-il en vue ? Peut-être. Mais Michel Mayor, toujours modeste, s’enthousiasme davantage en évoquant le foisonnement de jeunes équipes qui se lancent dans l’exoplanétologie, ou bien en parlant de son dernier “bébé”, le spectrographe Harps, installé en 2003 au Chili, qui voit des planètes de plus en plus petites. Car la compétition est féroce, notamment avec Geoff Marcy. Mais les Suisses restent dans le peloton de tête, souligne Stéphane Udry, collaborateur et successeur désigné de Michel Mayor à l’université de Genève : “Il y a une continuité dans la vision, le travail, le développement expérimental. Avec Michel, nous avons tracé une route vers la découverte d’une jumelle de la Terre. On ne joue pas à la loterie, tout est planifié.” Michel Mayor, qui ne rate pas l’occasion de rappeler le lien entre les débuts de l’astronomie en Suisse et l’industrie horlogère, mène son équipe sur un rythme aussi rigoureux que régulier.

Au début de l’année, le pape des exoplanètes a fêté ses 65 ans. Il vient de terminer sa dernière année d’enseignement. Pas question pour autant de partir à la retraite. Michel Mayor poursuit son travail avec Harps, mais, de temps en temps, lève les yeux de son bureau où s’empilent les articles à lire. Le regard transperce la vitre vers le Jura. “J’aurai, dit-il, un peu plus de temps pour profiter de la montagne. Et de cette petite planète qui s’appelle la Terre.”

Pierre Barthélémy
Article paru dans l’édition du 02.08.07.

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