Les Nouragues : un radeau des cimes en Guyane

D’abord, on a cru au souffle d’un ouragan lointain. Et puis la puissance du son a augmenté et maintenant, on en est sûr, ce sont des fauves qui rugissent avant de s’affron-ter… Double erreur ! Les singes hurleurs, au long pelage roux, sont simplement de retour à la cime des arbres géants qui enserrent la station scientifique des Nouragues. D’un coup, celui qui cherchait le sommeil dans son hamac au milieu des crissements de criquets, coassements de grenouilles et doux accords de guitare réalise qu’il est bien au coeur de la forêt primaire amazonienne.

Nous sommes en Guyane, à une centaine de kilomètres de Cayenne à vol d’oiseau. Un autre monde. Pour arriver jusqu’ici depuis la commune française, il a fallu deux heures de 4 × 4 sur la RN2 qui file vers le Brésil, jusqu’au hameau de Régina. Ensuite, cinq heures dans une grosse pirogue à moteur pilotée avec maestria par un Brésilien entre les rochers, les troncs et les bancs de sable de l’Approuague puis de l’Arataye, son affluent. Après avoir accosté à Saut Pararé – des rapides infranchissables en bateau -, nous avons fait halte dans une première station du CNRS où les deux membres de l’Office national de la chasse et de la faune sauvage (ONCFS) qui nous accompagnaient se sont installés avec Kaïbo, un vacataire saramaka, originaire du Surinam. Eux ont à défricher des layons pour y installer une quarantaine d’appareils photo qui se déclencheront automatiquement au passage des gros animaux. Le meilleur moyen de les recenser.

La petite troupe est repartie pour trois heures d’une marche éreintante dans la touffeur équatoriale. En quittant les rives de l’Arataye où, dans sa course à la lumière, la végétation forme une muraille infranchissable, la forêt est moins serrée mais toujours oppressante et pleine d’embûches. Le paysage qui, vu du ciel, paraît plan est, en réalité, accidenté, une succession de mamelons.

Quand on a fini de grimper, c’est pour descendre vers des bas-fonds marécageux, couverts de palmiers picots et où l’on patauge jusqu’aux chevilles. Parfois, entre les racines glissantes, on enjambe un serpent grage qui fait le mort, ou l’on s’enfonce jusqu’aux cuisses dans un trou de tatou.

Il ne faut jamais s’appuyer à une branche, souvent couverte de redoutables aiguilles ou de sève urticante, ni à une liane qui risque de faire tomber sur la tête du suivant un nid de termites ou un serpent. Au jeu de la mygale, heureusement terrée au fond de son trou large comme la main, et de la vorace fourmi légionnaire, on voyage dans les fables de l’enfance. Magique déambulation qui n’est pas sans danger : les chutes d’arbres et de branches constituent la première cause d’accidents mortels en forêt, avant les coupures infligées par les machettes lorsqu’on trébuche.

Les animaux sont partout mais, si on les entend souvent, on en voit assez peu : des morphos, gros papillons d’un bleu fluorescent miraculeux, des lézards et des crapauds de toutes tailles, quelques faucons, toucans et perroquets et des singes tamarins. Nous n’aurons pas la chance de débusquer les singes araignées qui voltigent de branche en branche ni les jaguars, pumas, ocelots, tapirs ou pécaris qui se font tirer le portrait, impromptu, par les appareils photo de l’ONCFS. On pourra juste fantasmer sur le monstrueux anaconda que certains ont surpris, voilà quelques semaines, alors qu’il venait d’avaler… une biche.

En débouchant sur le plateau où est implantée la station, on respire ; cette base-vie au coeur de la réserve naturelle des Nouragues (du nom d’une ancienne tribu amérindienne disparue au XVIIIe siècle), créée en 1995, sur 1 000 km2, à l’écart des fracas du siècle et des pollutions, n’a rien du Club Med mais elle est plutôt accueillante. On y vit en Robinson dans une dizaine de carbets ouverts aux quatre vents, bâches de plastique tendues sur une charpente légère et un plancher en bois imputrescible. Ici, pas de petit personnel : selon ses compétences, chacun aide à la cuisine ou à la vaisselle, en compagnie du colibri qui vient téter l’abreuvoir suspendu près de l’évier.

Le seul vrai désagrément est l’humidité : 90 % dans l’air alors que la température avoisine 30 °C. C’est encore la saison des pluies. En quelques minutes, on peut être rincé jusqu’aux os, parfois plusieurs fois par jour. Quand la pluie s’arrête, il pleut encore, la forêt s’égoutte. Inutile de se changer. Le soir, on apprécie des vêtements secs, mais le matin, on renfile souvent pantalon et tee-shirt mouillés. A part ça, loin de l’enfer vert, les Nouragues constituent une sorte de vert paradis pour les amoureux de la nature et plus encore pour les biologistes de toutes disciplines qui s’y succèdent depuis 1986. En ce début de juin, la station n’accueille aucun chercheur – seulement une étudiante en licence, Marion, qui, depuis deux mois, observe et écoute minutieusement in situ les grenouilles Dendrobatidae – et la petite tribu nous sera vite familière.

Le “chef” s’appelle Pierre Charles-Dominique, “Charles-Do” pour les amis. A 65 ans, il s’apprête à passer la main, mais ne perdra pas de vue la station, son idée, quasiment son enfant. Cet homme paisible – la guitare, c’était lui -, insatiable chercheur et passionnant pédagogue, raconte volontiers la belle aventure que constitua l’expédition d’exploration de 1986. Avec deux collègues du CNRS, deux Saramankas et deux étudiants doctorants, ils ont longuement crapahuté au coeur des ténèbres, s’ouvrant la voie à coups de sabre, sans GPS mais avec une boussole et dix jours de vivres dans les sacs à dos. Lorsqu’ils sont arrivés au sommet de l’inselberg (île-montagne), un piton de granit monolithique, ils ont su que c’était là, en contrebas, que s’installerait la station rêvée. Vingt-cinq militaires de l’infanterie de marine sont venus défricher une DZ pour hélicoptère et, à l’aide d’une tronçonneuse, un premier carbet a été construit.

“Un an plus tard, nous étions opérationnels, se souvient Pierre, une première thèse était en gestation. Depuis, on a accueilli des centaines de chercheurs – botanistes, ornithologues, entomologistes, paléoclimatologues, etc. – dont environ 30 % d’étrangers, essentiellement européens. Comme sur tout le plateau des Guyanes, la forêt alentour a été peu peuplée et peu détruite mais, contrairement aux anciennes croyances, elle n’a cessé d’évoluer au cours des millénaires, principalement aux périodes de glaciation. Le but n’est pas de faire des découvertes ou des collections, on étudie moins la structure que le mouvement et les évolutions.”

Charles-Do est zoologue, il a travaillé au Gabon et à Madagascar sur les primates et les lémuriens. Il est aussi spécialiste reconnu mondialement des chauves-souris – 102 espèces en Guyane ! -, sur lesquelles il a écrit un ouvrage de référence. Croisant ses données avec les botanistes, il s’est particulièrement intéressé aux interactions de la flore et de la faune – “80 % des espèces végétales sont tributaires des animaux”. Le soir, à la veillée, il a toujours quelque chose à enseigner sur l’une ou l’autre des 187 espèces de mammifères recensées en Guyane et qu’il a, pour la plupart, rencontrées. La même passion habite Philippe Gaucher, nouveau responsable de la station, dont le parcours est plus atypique. En 1995, cet homme de 51 ans est passé sans transition du désert à la forêt guyanaise où il venait parfois passer des vacances au vert. Féru de fauconnerie, Philippe a vécu neuf ans en Arabie pour créer un élevage d’outardes houbara destinées à reconstituer un cheptel pour la chasse au faucon des princes du désert. “J’étais un étudiant un peu dilettante qui passait plus de temps dans les bois à écouter les oiseaux que devant ses livres”, confie-t-il. Grâce à deux profs du CNRS d’Orsay, dont Charles-Do, qui avaient repéré en lui un excellent naturaliste de terrain, Philippe a pu faire ses preuves en multipliant les publications dans des revues scientifiques, sur les oiseaux mais aussi sur les grenouilles arboricoles. Devenu ingénieur de l’agriculture et de l’environnement, il a été, de 1998 à 2006, le responsable de la mission “Parc naturel de Guyane”.

Aussi patient que chaleureux et pince-sans-rire, le jeune quinqua peut passer des heures dans ces arbres qu’il a équipés de cordes de rappel pour observer et récupérer des têtards dans les mares suspendues au creux des troncs. L’autre jour, en farfouillant dans une mare, il a mis la main, au sens propre, sur un serpent vert, très venimeux, qu’il a capturé et qu’il nourrit avec des têtards. Ce matin, Pierre nous a entraînés au sommet de l’inselberg, 350 mètres de dénivelé dans la chaleur moite avec, au bout, le panorama à couper le souffle d’un océan végétal moutonnant jusqu’aux confins du Brésil. Il nous a fait admirer des plants de sabots de Vénus, l’une des plus belles espèces d’orchidées.

Pourtant, même avec un guide de ce calibre, on reste un peu perdu dans l’infinie variété des végétaux. Ici, sur un seul hectare, on peut compter jusqu’à 160 espèces différentes d’arbres (1 200 espèces au total dans l’ensemble de la Guyane contre une petite centaine seulement dans toute l’Europe), dont des angéliques, des wacapous, wapas, mahots, ficus, maripas, hévéas, palmiers wassai, patawas, etc. Pour identifier une espèce, ce n’est pas le tronc qu’il faut observer, mais les feuilles et les fleurs. On imagine les efforts déployés pour identifier et étiqueter 6 000 “individus” qui, le plus souvent, ont été cueillis en grimpant aux branches.

Gilles Peroz, 47 ans, une vague ressemblance avec Bruce Willis, n’est pas un scientifique. C’est un fou de nature, écolo militant à Greenpeace et pompier volontaire à Cayenne. Durant ses rares moments libres, cet hyperactif sait à peu près tout faire. C’est à Brunoy (Essonne), où il était chargé de l’entretien du jardin alpin du Muséum national d’histoire naturelle, qu’il a été recruté. Responsable de la logistique, il prépare les missions de A à Z – “avec toujours un plan B en réserve” -, assure les dépannages et gère le ravitaillement qui s’effectue par hélicoptère, à raison de deux rotations par mois, en moyenne. Grâce à lui, les deux congélateurs et les étagères de la réserve sont remplis de surgelés, de conserves, de pâtes, de bières, de savon, sans oublier le rhum blanc pour les mojitos, confectionnés avec les jus des citrons verts cueillis sur l’arbre.

Bien qu’on s’interdise ici toute chasse ou pêche, la nourriture est assez abondante et variée pour donner une impression de confort. Quand on se retrouve le soir autour de la grande table couverte d’une toile cirée devant une salade composée ou un plat de ratatouille à la semoule avant de siroter une tisane de citronnelle sauvage cueillie par Pierre, le dépaysement se fait plus relatif. La conversation oscille du scientifique au trivial, d’une causerie improvisée sur les coutumes et les langages des populations autochtones aux échanges sur des problèmes d’intendance ou de robinets.

Une turbine reliée à une conduite a été installée le long d’un cours d’eau en 2003 pour produire une électricité minimale assurée jusque-là par des panneaux solaires qui ont été conservés en dépannage. Et puis le captage d’une source sur les flancs de l’inselberg permet d’avoir de l’eau à volonté. La station dispose aussi de quelques douches rustiques mais, pour les besoins naturels, on s’isole simplement en forêt sans oublier d’emporter un briquet pour brûler le papier hygiénique. Le seul contact avec l’extérieur est un téléphone satellite, utilisé avec parcimonie. Mais, bientôt, l’installation d’une parabole permettra d’avoir accès à l’Internet haut débit et aux informations que Pierre doit se contenter de capter, aux heures pâles de la nuit, sur un récepteur à ondes courtes qui capte Radio France Internationale par intermittence. En ce mois de juin, la campagne électorale, ses petites phrases et ses coups bas semblent à des années-lumière.

“A mon arrivée ici en 2004, on m’a demandé de me mettre au service d’une étudiante qui préparait une thèse sur les chauves-souris, raconte Gilles. Capturer des chauves-souris, c’est un boulot de dingue, on passe toutes ses nuits en forêt, on perd la notion du temps et on devient un zombie.” Ce qui n’empêche pas les coups de foudre. Devenue docteur en écologie, la thésarde et son guide vivent aujourd’hui en couple à Cayenne où ils ont créé une association dénommée Kinkajou, pour recueillir et soigner des mammifères sauvages – saisis par les douanes ou blessés.

Dans le sillage de Gilles, qui a le chic pour vous entraîner entre ciel et terre, on se croirait parfois à Fort Boyard. Sous une averse diluvienne, on peut se retrouver à grimper derrière lui au sommet d’un pylône métallique de 45 mètres dominant la canopée, le long d’une échelle vertigineuse… Ce n’est évidemment rien comparé à l’épreuve acrobatique de la construction des trois pylônes, réalisée par une petite équipe, entre 2004 et 2006, dans des conditions extrêmes, sans béton et sans grue. “C’était très dur. En sept mois, j’ai fait trois paludismes et une dengue”, soupire Gilles Peroz. Après bien des aléas, ce dispositif, baptisé Copas (Canopy Operation Permanent Access System), devrait être opérationnel en 2008. Il est le fruit d’une coopération franco-allemande. C’est la grande affaire, puisqu’elle permettra aux chercheurs de se déplacer dans une nacelle suspendue à un câble reliant les pylônes et d’étudier dans la durée l’évolution de la canopée, fleurs, fruits, faune. C’est la seule façon d’examiner de près les épiphytes, comme les ficus, qui se développent sur les branches supérieures avant de lancer leurs racines vers le sol en étouffant l’arbre qu’ils ont colonisé.

Un autre jour, Gilles nous embarque sur une passerelle métallique tendue entre la cime des arbres à plusieurs dizaines de mètres d’altitude, où l’ancien ministre de l’environnement Brice Lalonde se risqua naguère. Alors que nous sommes à mi-chemin, en équilibre incertain, une des fixations de la passerelle se rompt. Sauvé de la chute par son harnais, Gilles ne perd pas son sang-froid. L’épreuve tourne à la rigolade. “Ici, les comportements révèlent vite les caractères, on ne peut pas tricher, on se côtoie du lever au coucher comme sur un bateau, alors les masques ne tardent pas à tomber…”

Ce n’est pas Patrick Châtelet, 34 ans, permanent depuis sept ans sur la station où il passe dix mois de l’année, qui le contredira. “Je suis parfois seul avec Wemo Betian, un Saramanka qui vient de partir retrouver sa famille au Surinam. On a été jusqu’à vingt-cinq, mais l’idéal, c’est d’être huit.” Si Patrick a su apprivoiser la solitude, c’est qu’il est très occupé. Il entretient les 15 km de layons qui quadrillent le périmètre d’étude, surveille deux fois par mois les cycles de 400 arbres ou plantes répertoriés, assure les relevés de la station météo, conseille et oriente les étudiants et les chercheurs et cuisine plus souvent qu’à son tour. “En forêt, il ne faut jamais se relâcher, souligne cet homme des bois très urbain qui, lui aussi, distille un humour à froid. Le premier risque est de se perdre mais, jusqu’ici, les disparitions n’ont jamais dépassé vingt-quatre heures. Avec un GPS et un plan, on doit s’en sortir seul…”

Le plus grand danger vient des orpailleurs saisis par la mauvaise fièvre de l’or qui sévit en Guyane et draine derrière elle la drogue, la prostitution, les détrousseurs. La plupart des garimperos sont des clandestins qui viennent le plus souvent du Brésil. Récemment, le camp de Pararé a été entièrement pillé – du moteur de la pelleteuse aux fils électriques en passant par la batterie de cuisine.

Désormais, le ronflement, impromptu et rarissime, d’un moteur de pirogue au loin est synonyme d’angoisse pour tous les gardiens. Beaucoup plus grave, le 26 mai 2006, les deux gardes du camp d’éco-tourisme ouvert par la réserve au bord de l’Arataye ont été froidement tués à coups de fusil. Sans mobile apparent. Sans doute leur seule présence gênait-elle quelques trafiquants. Deux garimperos, les auteurs présumés, ont été arrêtés et l’instruction est en cours à Cayenne.

Ces quelques jours aux Nouragues sont passés comme un charme. La vie quasi sauvage a du bon. Mais il faut songer à rentrer. Trente-cinq minutes de vol dans un vieil hélico couleur sable racheté à l’armée marocaine et dirigé du bout des doigts par Ben, un ancien pilote de Mirage, constitue l’apogée de notre escapade amazonienne. On vole au ras de la cime des arbres dont la variété infinie des verts fait songer à des vagues. Mieux que du cinéma en 3D ! Fin du voyage, retour à la civilisation et à la jungle poisseuse de ses villes.

Robert Belleret
Le Monde article (serie les Reclus du bout du Monde) paru dans l’édition du 27.07.07.

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