Résidences secondaires : bienvenue à “Britishland”

On aurait pu penser que le mouvement allait s’essouffler, mais non !” Thomas Deschamps, chargé d’études à Odit-France, agence publique consacrée au développement touristique, ne cache pas son étonnement. Après des années de hausse soutenue, puisque les achats ont vraiment décollé au début des années 1990, le nombre de résidences secondaires anglaises en France augmente toujours, et parfois de façon spectaculaire : de 2003 à 2005, le chiffre s’est accru de 32 %, pour atteindre le total de 70 627.

Certes, cet engouement s’inscrit dans un appétit général pour la France. Mais le rythme d’augmentation toutes nationalités confondues (10,1 %) est beaucoup moins soutenu que celui des Britanniques. Les Anglais étaient déjà, et de loin, les premiers étrangers propriétaires en France. L’écart s’est donc encore creusé. En outre, l’augmentation générale des acquisitions britanniques cache une véritable explosion, dans certains départements : + 101 % dans l’Indre, + 84 % en Haute-Vienne.

Les flux financiers engendrés par cette ruée anglaise sont impressionnants : “Pour la seule année 2004, les Britanniques ont dépensé 5 milliards d’euros, signé plus de trente mille actes de vente, soit 41 % de tous les achats étrangers dans l’Hexagone. Deux fois plus qu’en 2000 !”, observe le journaliste José-Alain Fralon, dans son livre, Au secours, les Anglais nous envahissent ! (éd. Michalon 2006).

Cette invasion pacifique, très sélective, a ses critères propres. Les Britanniques s’installent plus dans l’intérieur, pourvu qu’il soit campagnard, que sur le littoral. Paradoxalement, ils viennent réaliser en France un rêve… anglais, qui commence par l’achat d’une résidence secondaire et se poursuit souvent par l’installation définitive : “Ils recherchent un cadre de vie qui leur corresponde vraiment. C’est l’image du cottage anglais, parce qu’ils ont beaucoup plus de mal à réaliser cette aspiration chez eux, pour des raisons de prix et de densité démographique”, résume M. Deschamps. José-Alain Fralon confirme cette analyse : “Ces “gens-là”, écrit-il, peuvent bien nous dire qu’ils adorent la France, qu’ils y vivent et veulent y mourir, ne nous leurrons pas : c’est en Angleterre qu’ils sont. Une Angleterre mythique, certes, une Angleterre rêvée (…), mais en Angleterre quand même.” Une Angleterre d’avant l’évolution vers une société de plus en plus dure. D’avant la raréfaction des espaces libres, dans un pays aujourd’hui deux fois plus peuplé que la France.

L’autre phénomène remarquable est la spécialisation géographique de cette implantation anglaise. Les Hollandais, autres très bons “clients” des fermettes retapées dans la campagne française, sont ceux qui “occupent le plus d’espace rural” sur l’ensemble de l’Hexagone, indique Alain Monferrand, directeur de l’observation touristique à Odit-France. En dehors des zones touristiques déjà courues au XIXe siècle comme la région de Nice, l’installation des résidents secondaires anglais se fait, pour les deux tiers, à l’ouest d’une ligne Le Havre-Perpignan, au point de faire revivre d’anciennes frontières historiques. “Les Anglais ont tendance à se répartir comme si, inconsciemment, ils souhaitaient reconstituer le royaume des Plantagenêt”, souligne M. Monferrand.

Royaume pour les uns, empire pour les autres, cette dynastie constitua un vaste domaine qui, au XIIe siècle, réunit sous la même souveraineté des territoires de part et d’autre de la Manche. A leur apogée, les possessions des Plantagenêt allaient de la frontière de l’Ecosse aux Pyrénées. Ils regroupaient sous leur bannière, de ce côté-ci de la Manche, la Normandie, la Bretagne, une partie des actuels pays de la Loire, le Poitou-Charentes, l’Aquitaine. Autrement dit, dans un décalque presque parfait, la zone du territoire français que les Britanniques plébiscitent aujourd’hui !

Des raisons de proximité géographique et de facilité de transports (lignes maritimes ou aériennes à bas coût, qui ont accompagné et favorisé l’implantation des “colonies” anglaises) expliquent pour partie ce choix. Mais l’Histoire, fût-ce de façon instinctive, joue sans doute son rôle. Ainsi, une Anglaise de Bergerac a-t-elle confié à José-Alain Fralon : “J’espère que ce n’est qu’une plaisanterie, mais beaucoup de mes amis britanniques y font souvent allusion et ne cessent de répéter (entre eux bien entendu) : il ne faut pas oublier que l’Aquitaine nous appartenait… ”

Aujourd’hui, le phénomène anglais commence à déborder des frontières de l’ancien royaume. C’est que les Britanniques sont victimes du succès qu’ils ont contribué à créer : saturation de l’espace du “Britishland”, envolée des prix telle qu’eux-mêmes ne peuvent plus ou ne veulent plus suivre. Ainsi lorgnent-ils désormais sur des départements à l’est de leur tropisme naturel, comme l’Indre ou la Creuse.

Parmi les nationalités qui se bousculent pour acheter en France, les Irlandais apparaissent depuis peu, ce qui confirme le décollage économique de cette île, autrefois réputée pour la beauté de ses paysages, mais aussi pour sa pauvreté. Dynamisée, depuis son adhésion à l’Union, par d’importantes subventions européennes, l’Irlande, qui fournissait autrefois des contingents d’émigrés de la misère au Nouveau Monde, vient aujourd’hui gonfler les mouvements d’achats de biens au coeur de la vieille Europe : en deux ans, le nombre de possesseurs de résidences secondaires en France a presque doublé, pour atteindre 2 110 en 2005. Mais les Irlandais ont un comportement bien différent de leurs voisins anglais. Venus d’un pays verdoyant, à la densité démographique deux fois plus faible que celle de la France, mais au climat beaucoup plus mouillé, ils ne recherchent pas la campagne, mais le soleil, ne vont pas à l’ouest, mais plein sud.

Anglais, Irlandais, Hollandais, mais aussi Belges, Espagnols, avec la deuxième plus forte progression de 2003 à 2005… Selon toute probabilité, la France va devoir apprendre à gérer un mouvement qui pourrait être durable. Car il repose sur un atout qui ne risque pas de disparaître : l’attractivité, pour les populations européennes en quête de calme, d’un très vaste territoire rural. M. Monferrand se dit convaincu qu’il y a là “l’un des vrais produits d’appel de la France dans les années qui viennent”.

Jean-Louis Andreani
Article paru dans l’édition du Monde du 21.07.07.

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