La “Beeb” dans la tourmente

Après avoir bien rebondi à la suite des turbulences causées par le rapport Hutton en 2004, la BBC faisait plutôt figure de bon élève dans le paysage audiovisuel britannique, actuellement en pleine restructuration. Mais voilà que le service public se trouve, à nouveau, dans la tourmente. Les récentes révélations sur le trucage des jeux téléphoniques les plus renommés entachent l’intégrité du groupe public. Au travers de ce qui pourrait devenir l’un des grands scandales de l’histoire de la “Beeb”, symbole de rigueur, de fair-play et de qualité, c’est la course à l’audience qui apparaît dans sa terrible nudité.

“Vous avez le droit d’être en colère devant ces graves lacunes qui ont fait de l’ombre à l’intégrité de la BBC” : le 18 juillet, en ouverture du journal phare de 22 heures sur BBC1, les téléspectateurs éberlués assistent en direct aux excuses de Mark Thompson, directeur général du groupe public audiovisuel, révélant des pratiques aberrantes utilisées lors de six émissions populaires de jeux ayant recours à des appels téléphoniques. Le groupe reconnaît avoir procédé à la nomination arbitraire de vainqueurs de compétitions lors de trois émissions caritatives et de trois autres programmes, sans tenir compte de l’avis du public, invité à voter par téléphone.

Cette affaire intervient dans la foulée de la condamnation de la BBC par l’autorité de tutelle Ofcom, conseil supérieur de l’audiovisuel britannique, à une lourde amende (près de 75 000 euros) pour avoir manipulé les résultats d’un concours lors de l’émission enfantine “Blue Peter”, la plus prisée des jeunes téléspectateurs. Plus de 13 000 enfants avaient appelé la chaîne qui leur demandait d’identifier un personnage d’une série. Un problème technique n’avait pas permis de sélectionner un gagnant. La production a alors choisi une petite fille qui visitait les studios avec sa famille et l’avait désignée comme la gagnante du jeu.

SÉRIE NOIRE

En conflit avec son public, en conflit avec son régulateur, la chaîne est également en conflit avec les politiciens. Le ministère des finances a ainsi déposé une plainte pour le harcèlement du chancelier de l’Echiquier devenu premier ministre, Gordon Brown, lors d’un documentaire sur la course au leadership au Labour. Le Parti conservateur a obtenu l’ouverture d’une investigation sur la prétendue partialité pro-européenne de l’influent “Today Program”, journal parlé matinal de BBC4. Et pour couronner le tout, si l’on peut dire, la vénérable institution a dû présenter, le 15 juillet, ses excuses à la reine d’Angleterre pour avoir laissé entendre à tort, dans la bande annonce d’un prochain documentaire, que la souveraine était partie furieuse d’une séance de pose avec la photographe new-yorkaise Annie Leibovich.

En attendant les conclusions d’une enquête interne chargée de démasquer les fautifs, tous les programmes de jeux téléphoniques ont été interrompus pour une durée indéterminée et une douzaine de producteurs ont été suspendus. Dans les jours qui avaient suivi la publication du rapport Hutton mettant en cause la radio-télévision publique dans le suicide de l’expert en armements David Kelly, le directeur général Greg Dyke avait démissionné.

Son successeur, Mark Thomson, s’y est refusé. Il entend imposer de nouvelles règles éditoriales aux 16 500 producteurs, chercheurs, assistants ou monteurs de la BBC, similaires à celles promulguées pour les journalistes dans la foulée du scandale Kelly. Les raisons de cette série noire sont multiples. Tout d’abord, une majorité de ces manquements sont le fait de sociétés de production indépendantes, les “indies”.

Le documentaire “Une année avec la reine”, dont la bande-annonce a provoqué le courroux de Buckingham Palace, a ainsi été réalisé par la compagnie londonienne RDF qui, par souci de promotion médiatique, a montré la souveraine sortant ostensiblement de la pièce en déclarant à son attachée de presse : “Je ne changerai rien. J’ai fait assez d’habillage comme cela, je vous remercie.” En réalité, ces images avaient été tournées avant sa rencontre avec la photographe Annie Leibovich…

Pour les experts, cette recherche du sensationnalisme par les producteurs indépendants est la conséquence du climat hyperconcurrentiel qui entoure l’attribution des contrats. Face à la diminution des marges financières, certains n’hésitent pas à fouler aux pieds la déontologie la plus élémentaire.

CURE D’AMAIGRISSEMENT

Aujourd’hui, entre un quart et la moitié de la production de la BBC provient des “indies”. Ce recours est lié à l’explosion du nombre de chaînes de télévision nationales (8) et locales (50) ainsi que de stations de radio (10), sans oublier le Web. “Peut-être la BBC est-elle devenue trop grosse, d’où la profusion de programmes de divertissement comme la cuisine, les jeux ou les séries ?”, s’interrogeait récemment le Daily Telegraph. Et de préconiser un retour de la BBC à sa mission culturelle première un peu oubliée, en laissant les émissions populaires telles que la télé-réalité au secteur privé.

Enfin, ces affaires surviennent au moment où le mastodonte public, financé essentiellement par la redevance, est soumis à une cure d’amaigrissement sans précédent. Les suppressions de milliers de postes, l’imposition de contrats d’emploi d’un an renouvelables aux journalistes et les départs à la retraite anticipée des cadres dès 50 ans témoignent de cette stratégie d’allégement des coûts. “Les économies sont devenues insupportables. L’émission que je produis a perdu sa secrétaire et les services de retranscription. Je dois partager le studio avec les infos, ce qui crée des tiraillements”, se plaint un producteur du World Service.

L’augmentation de la redevance inférieure à l’inflation ne va pas arranger les finances de la BBC dans les années à venir. Maigre consolation pour le service public, l’Ofcom reconnaît que ces récents problèmes de jeux truqués ne se limitent pas à la BBC. Une enquête a ainsi montré que, dans les programmes télévisés, l’utilisation d’appels téléphoniques à des tarifs coûteux trompait régulièrement les téléspectateurs, avec notamment la désignation de vainqueurs fictifs.

Marc Roche
Article paru dans l’édition du 22.07.07.

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