“Lost” cherche piste d’atterrissage

TF1. Comment dénouer une intrigue tortueuse en trois ans chrono ? C’est le défi des scénaristes de la série “Lost”. C’est un cauchemar de scénariste, une équation insoluble. Comment faire durer Lost sans plonger ses fans dans des abîmes d’insatisfaction ? A force de différer sans cesse la résolution des énigmes, d’étirer sans fin le fil narratif, la série phénomène créée par J.J. Abrams s’est peu à peu perdue dans son labyrinthe de mystères et de signes. Prise à son propre piège. Au cours de la saison 2, près de la moitié du public américain abandonne à leur sort les survivants du vol 815, laissant Jack, Kate, Locke et les autres se débattre seuls sur leur île infer nale, entre ennemis insaisissables et phénomènes para normaux. Avis de tempête chez les auteurs, qui tentent de redresser la barre avec une saison 3 plus rythmée, diffusée cet été par TF1.

Mais la véritable opération sauvetage est venue de là où ne l’attendait pas. Cassant la loi du genre, qui consiste à ne pas renouveler les séries en baisse de régime, les grands manitous d’ABC, la chaîne qui diffuse Lost aux Etats-Unis, ont décidé de la reconduire. Mais ils ont aussi fixé sa conclusion à 2010, et rendu ainsi un immense service à ses scénaristes, Damon Lindelof et Carlton Cuse : à eux, désormais, d’utiliser ce calendrier précis (encore trois saisons, réduites à seize épisodes cha cune) pour reconquérir les fans et lever enfin le mystère. Les déboires de Lost ont le mérite de mettre en lumière les limites d’un récit très feuilletonant, qui se heurte à une double inconstance : celle du spectateur, qui, gavé de fictions de qualité, zappe dès qu’un épisode le déçoit ou l’ennuie. Et celle des chaînes, qui, obsédées par l’audience, torpillent sans pitié les séries peu performantes (ce fut le cas pour The Nine, diffusé actuellement par France 2).

Si quelqu’un a retenu la leçon, c’est bien Tim Kring, rusé créateur de Heroes, le succès du moment, diffusé le samedi sur TF1 : « Je suis très intrigué par l’idée que J.K. Rowling ait pu annoncer d’emblée que la série des Harry Potter compterait sept livres. La télévision ne fonctionne pas comme cela : si vous avez du succès, vous pouvez continuer pour toujours… Heroes a été conçu pour que chaque saison raconte une nouvelle histoire. Le public qui n’a pas vu la première saison peut prendre facilement le train en marche. Ce n’est pas le cas de Lost, qu’on ne peut pas attraper en cours. »

Tim Kring n’est pas le seul à jouer le pragmatisme plutôt que de compter sur l’engagement sans faille du téléspectateur. Même les chaînes payantes, comme l’audacieuse HBO, paraissent peu pressées de trouver des successeurs à ces véritables films-fleuves qu’ont été Les Soprano (tout juste achevé aux Etats-Unis, au bout de six saisons), Six Feet under (conclu après cinq saisons parfaites) ou Deadwood (qui comptera trois saisons au lieu des cinq prévues au départ). Savoir doser la frustration, telle est désormais l’obsession principale des producteurs américains. La série au long cours reste une valeur sûre, mais, à l’image de Heroes, l’intrigue principale sera forcément dénouée dans le dernier épisode de chaque saison. Des séries grand public, comme 24 Heures chrono et Desperate Housewives, ou d’autres plus pointues, comme Dexter, minimisent ainsi tous les risques : les terroristes sont arrêtés, le tueur démasqué, le gros secret de famille révélé au grand jour… Si la série n’est pas reconduite, le fan y survivra, car la plupart des portes ouvertes auront été refermées.

A la tête d’une intrigue tentaculaire, les scénaristes de Lost se retrouvent aujourd’hui face à un pari fou : répondre une à une aux questions qui obsèdent un noyau dur d’inconditionnels très pointilleux. Ou comment expliquer très logiquement la présence d’un ours polaire sur une île tropicale…
Isabelle Poitte et Sophie Bourdais
1T Lost, lundi, 22h35, TF1.
Télérama n° 2999 – 7 Juillet 2007

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