David Martinon : la voix autorisée de son maître

Trois dates pour mieux comprendre ou tout embrouiller : en 1983, David Martinon, 12 ans, se rend à son premier concert de rock et assiste, remuant et médusé, à une représentation du groupe Trust ; 1992 : le même, à 21 ans, participe aux états généraux de l’opposition, figurant discret, dans le sillage d’Alain Madelin et, déjà, de Nicolas Sarkozy ; 2007 : il est nommé, à 36 ans, porte-parole et responsable de la communication du président de la République.

De ses jeunes années, il n’a gardé qu’une coupe de cheveux plutôt longs, plaqués en arrière. Il faut malgré tout un effort d’imagination pour faire resurgir l’image d’un môme beuglant “antisocial tu perds ton sang-froid” devant la scène du Gibus. Quand on s’étonne de ce parcours qui va de Bernie Bonvoisin – leader charismatique et engagé du rock bleu, blanc, rouge – à Alain Madelin, étoile disparue du libéralisme français, il confesse : “Quand j’étais petit, j’étais une encyclopédie du rock.”

Aujourd’hui que reste-t-il du bad boy des années 1980 ? Dans la petite salle de la rue de l’Elysée, à deux pas du palais, David Martinon, costume noir ajusté aux épaules, cravate mauve unie à la Tony Blair, faisait face, jeudi 28 juin, à une quarantaine de journalistes français et étrangers. Il le sait : beaucoup sont venus aussi pour voir comment le porte-parole de la présidence de la République se débrouille avec ce premier point presse que l’Elysée à décidé de rendre hebdomadaire. Désormais, ce sera son théâtre.

“Mon rôle est à inventer, avait-il confié quelques jours auparavant. Mon boulot, c’est d’expliquer et de fournir du sens, donner de l’info et du contexte.” En une heure, il aura marqué son style, respectueux de la parole du chef de l’Etat, mais affranchi comme lorsqu’il commence à dire : “Le président Sarkozy se rendra à Lyon pour pouvoir dire aux ouvriers de travailler plus…” Il tend alors la main vers la salle qui reprend : “… Pour gagner plus.” Vingt-deux questions plus tard (du Darfour au Proche-Orient en passant par la Turquie et EADS), l’homme-clé de la communication présidentielle peut respirer. Au passage, il a même glissé cette peau de banane sous les pieds du premier ministre qui prononcera, mardi 3 juillet, son discours de politique générale : “Il n’aura pas à faire preuve de beaucoup d’imagination.” La règle : tous ses propos peuvent être utilisés avec des guillemets. Dans le mille-feuille de la communication de l’Elysée, il est une nouvelle couche.

Retour en arrière. De droite par tradition familiale, mais pragmatique comme ceux de sa génération, David Martinon frappe d’abord à la petite porte du service de presse de l’UDF. Responsable de la communication de Jean-Pierre Raffarin à Matignon, Cécile Ozanne se souvient d’un jeune stagiaire “qui faisait des revues de presse”. “Un type toujours très sympa et très gai, dit-elle encore. C’est assez rare dans ce milieu pour être remarqué.” Libéral, il troque assez vite le madelinisme et ses fulgurances intellectuelles pour le pragmatisme de Nicolas Sarkozy. Il raconte : “A cette époque-là, je l’ai vu tenir tête à Madelin sur les questions d’économie. Il fallait le faire. Il était aussi convaincant que lui, sa capacité à comprendre les fondamentaux de l’économie m’a emballé.”

Il dira aussi : “Pendant des années, j’ai biberonné du Madelin. A droite, c’était le seul qui moulinait vraiment. Mais j’ai compris qu’il n’aurait jamais le pouvoir, et Sarkozy m’a guéri de mon libéralisme théocratique.” L’ancien député ne lui en veut pas : “Je l’ai vu fonctionner aux côtés de Sarkozy avec une redoutable efficacité. C’est quelqu’un de très bien et de très rare. Sarko a beaucoup de chance de l’avoir.”

C’est en 2000 que Martinon avoue sa flamme au futur président de la République. Une simple lettre : “J’ai envie de travailler avec vous.” Réponse de Sarkozy : “Très bien, vous allez travailler pour moi.” Auparavant, ils ont fait campagne, en 1995, dans le même camp, celui d’Edouard Balladur. Martinon, qui travaille alors au cabinet de François Léotard, se souvient : “La droite avait gagné, mais nous n’étions pas le camp des vainqueurs. On savait qu’on allait être tricard pendant des années.” Il se réfugie à l’ENA. Dans sa promotion, on se souvient de lui comme celui qui a organisé la traditionnelle fête de fin d’études aux Bains-Douches. Bruno Lemaire, ancien directeur du cabinet de Dominique de Villepin qui l’a connu alors, garde de lui le souvenir “d’un type très amical, pas obsédé par son classement”. A sa sortie de l’école, Martinon se voit offrir le Trésor ou les affaires étrangères : “J’ai hésité une nanoseconde.” Ce sera le Quai d’Orsay. Porte-parole adjoint sous l’autorité du ministre Hubert Védrine. Il en a tiré aujourd’hui “le dégoût” de la langue de bois, mais une parfaite “connaissance des codes et de la mécanique” qui la régissent.

C’est d’abord le diplomate que Nicolas Sarkozy va utiliser. Devenu ministre de l’intérieur dans le gouvernement Raffarin, il l’envoie à Londres négocier la fermeture de Sangatte, à Kaboul ou à Mossoul (Irak) tarir une filière d’immigration. Il dort avec des gardes du corps devant la porte de sa chambre d’hôtel. Frissons des missions secrètes.

Une autre bonne fée veille sur lui : Cécilia Sarkozy, qui devine en lui un collaborateur fidèle et habile. “Elle est extralucide”, dit-il de l’épouse de son patron. Lors de la campagne, alors que chacun se bouscule pour être aux avant-postes, elle le pousse vers celui de chef de cabinet. Sa trajectoire fait jaser. On raille son absence de sens politique, son ambition habilement dissimulée. Il ne dément pas, mais rappelle qu’il a fait du syndicalisme étudiant et sait coller lui aussi des affiches.

Le soir de la victoire, il est de ceux qui accèdent au Fouquet’s quand d’autres qui se croyaient plus proches de Sarkozy restent à la porte. Le 7 mai, Claude Guéant lui propose le porte-parolat. Depuis, il a accès à toutes les réunions de cabinet, aux entretiens avec les chefs d’Etat comme avec les syndicalistes. Il se décrit comme “embedded spokesman” (porte-parole embarqué). En un peu plus d’un mois, il est devenu une porte d’accès au président. Déjeunant la semaine dernière avec quatre journalistes, il est interrompu par la sonnerie de son portable. “C’était le président, dit-il en raccrochant. Cela vous dirait d’aller le voir dans son bureau ?” Ses déjeuners sont pris jusqu’en septembre…

PARCOURS
1971

Naissance à Leyde (Pays-Bas).

1992

Participe aux états généraux de l’opposition.

1994

Chargé de mission auprès de François Léotard, ministre de la défense.

1998-2001

Porte-parole adjoint du Quai d’Orsay.

2002-2007

Conseiller diplomatique de Nicolas Sarkozy.

2007

Porte-parole du président de la République.

Philippe Ridet
LE MONDE | 29.06.07 | 17h05 Article paru dans l’édition du 30.06.07.

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