Nicolas Sarkozy, un homme dans un drôle d’état

C’est ce que l’on appelle un “buzz” : un bruit médiatique. Jeudi 7 juin à Heiligendamm (Allemagne) lors du G8, Nicolas Sarkozy s’apprête à parler pour la première fois devant la presse internationale en tant que chef de l’Etat français. L’homme, qui sort d’un entretien avec le président russe Vladimir Poutine, est en retard.Le lendemain, le journal de La Deux, une chaîne de la télé publique belge francophone RTBF, est le premier à s’arrêter sur cette brève séquence introductive. “Apparemment, il n’avait pas bu que de l’eau”, déclare le présentateur, Eric Boever, en lançant le sujet. On voit à l’image un Nicolas Sarkozy agité, plutôt essoufflé et un peu confus, parfois hoquetant, tenter de contenir une apparente envie de rire. C’est à peine s’il parvient à reprendre ses esprits avant de livrer ses réponses aux journalistes. Le lendemain, la Télévision suisse romande (TSR) faisait une allusion à des “boissons énergisantes”. “Il semblait plutôt étonné (…), angoissé (…), pris de vertige (…), pas serein (…), pas bien préparé. Pas alcoolisé, plutôt survitaminé”, nuance un journaliste du Temps. En un temps record, la courte scène investit Internet.Depuis sa mise en ligne sur DailyMotion ou YouTube – quelque 150 versions ont été postées -, “la séquence a connu un succès phénoménal comme rarement sur le Web dans le passé”, explique Guilhem Fouetillou, doctorant à l’Université de technologie de Compiègne (UTC) et cofondateur de RTGI (Réseaux, territoires et géographie de l’information). Jeudi 14 juin à midi, la barre des 10 millions de consultations était atteinte, selon RTGI.IVRESSE DU POUVOIRCe succès fulgurant était d’autant plus attendu que, hormis certaines télévisions tout info (BFM, LCI…), aucune grande chaîne nationale n’a jugé opportun de diffuser la scène, à l’exception de Canal+ lors du “Grand journal”. Elle reste donc méconnue de tous ceux et celles, nombreux, qui ne font pas un usage régulier d’Internet. S’agissant de la première apparition médiatique officielle du président de la République, cette omission généralisée permet de s’interroger. Autant que le silence des mêmes vis-à-vis du “buzz” que l’affaire a provoqué.Pour Philippe Ridet, envoyé spécial du Monde à Heiligendamm, Nicolas Sarkozy a semblé “nerveux, fatigué, peut-être victime d’une fringale. Mais, après un démarrage difficile, il a mené une conférence de presse qu’on peut décrire comme normale”. Un avis que partage Daniel Vernet, directeur des relations internationales au Monde, également présent. Du côté de France 2, on affirme que les correspondants ont jugé que cette séquence n’était pas digne d’intérêt et qu’elle ne faisait pas l’actualité du G8.Le supposé état d’ébriété annoncé par Eric Boever – qui a depuis transmis ses excuses à l’Elysée via l’ambassade de France à Bruxelles – n’est pas avéré. “Il n’est pas d’usage qu’on commente les plaisanteries de mauvais goût”, a seulement réagi la présidence de la République.”Un trait d’humour à destination du public national peut désormais devenir un phénomène mondial, souligne le présentateur belge. Cela va influencer le travail de beaucoup et les pousser à faire du politiquement correct.” Sa hiérarchie soutient le journaliste. “Le lancement du sujet était, lui, peut-être discutable, il aurait dû questionner plutôt qu’affirmer, estime Yves Thiran, le directeur de l’information et de l’éthique de La Deux. Il était pertinent de montrer un “dérapage d’image” dont la victime est quelqu’un qui a, notamment, construit sa carrière sur la maîtrise et le contrôle de l’image.”D’autres, qui ont souvent approché M. Sarkozy, avancent une explication quant au drôle d’état du président de la République au G8. “C’est une gestuelle qu’on lui connaît bien, pas un état, souligne Raphaëlle Bacqué, journaliste à la séquence Horizons du Monde. Cela relève plus de l’excitation d’être parmi les grands de ce monde.” L’ivresse du pouvoir en quelque sorte.Jean-Jacques Larrochelle et Jean-Pierre Stroobants (Bruxelles correspondant)Le Monde Article paru dans l’édition du 17.06.07.

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