Les Russes au pays d’Ariane

Après un accord entre les Français et les Russes, un bourg alangui de 2 800 habitants se transforme pour accueillir les équipes des fusées Soyouz, qui devraient être lancée à partir de 2009. Dotée de subsides conséquents, la petite commune se voit déjà pousser comme un champignon et rivaliser avec l’éternelle rivale: Kourou.

Installée dans la salle de son petit restaurant créole, face au fleuve, Claire regarde la télé. Elle n’a pas mieux à faire : il n’y a personne dans son établissement. “Mais bientôt…”, murmure-t-elle en trottinant vers le buffet. Elle sort un plan d’un tiroir et le déplie soigneusement sur le comptoir. Sur le papier, le décor est idyllique : une terrasse de soixante couverts s’avance majestueusement sur le fleuve Sinnamary ; les tables, joliment dressées, sont dignes d’un grand restaurant parisien.

“C’est pour les Russes de Soyouz”, explique-t-elle en détaillant son projet. Un électricien de Kourou, venu s’accouder au bar du “Pakira”, semble perplexe. “Mouais… Tout ça pour que ça devienne la capitale des Soviets sous les tropiques”, lance-t-il, goguenard. Comme prise en défaut, Claire a vite fait de remballer son joli dessin : “De toute façon, j’ai encore rien décidé. J’attends de les voir en chair et en os.”

A Sinnamary, bourgade d’à peine 2.800 âmes alanguie sur une boucle du fleuve, à 63 km au nord-ouest de Kourou, nombreux sont ceux qui aujourd’hui encore s’empêchent de rêver à voix haute. Un accord passé en juillet 2005 entre les Russes, l’Agence spatiale européenne (ESA) et le Cnes a prévu d’installer un nouveau pas de tir, à 18 km à peine de leur commune, au lieu-dit “Malmanoury”, pour y lancer la mythique fusée Soyouz. Les travaux de terrassement ont déjà commencé, et le chantier s’annonce gigantesque.

Plus de 250 Russes venus de la steppe kazakhe de Baïkonour sont attendus en renfort pour équiper le site puis exploiter le lanceur début 2009. Une aubaine pour Sinnamary : les responsables du centre spatial guyanais ont décidé de loger tout ce petit monde sur le bourg. “On les attendait pour ce printemps. Maintenant, on nous parle de l’automne. Mais je crois bien qu’il faudra encore attendre : le chantier a pris du retard”, se lamente le petit vendeur de la supérette locale.

“C’est une vraie chance pour nous”

A la tête d’une compagnie de transport basée à Sinnamary, Jean-Louis Madeleine se désespère aussi de ne rien voir venir : voilà plus d’un an qu’on lui demande d’investir dans l’achat de minibus pour transporter les Russes sur le chantier ou en ville. “Mais cette fois, j’attends. On m’a déjà fait le coup avec le projet Hermès, et je ne veux pas replonger.” Comme beaucoup, Jean-Louis Madeleine a cru à ce projet de navette spatiale européenne. C’était à la fin des années 1980. Sinnamary avait été choisie pour accueillir les artisans de cette nouvelle épopée spatiale : des milliers de personnes, disait-on alors. Dotée de subsides conséquents, la petite commune se voyait déjà pousser comme un champignon, élargissant son horizon au-delà de la touffeur de la forêt amazonienne. Comme Kourou, son éternelle rivale. Pour conquérir cet eldorado, Jean-Louis Madeleine a emprunté et acheté huit cars, “des trois-étoiles avec la clim’ et la télé”. Mais en 1992 le projet Hermès part en fumée lors d’un sommet de l’ESA. Trop cher et techniquement compliqué. “Et moi, j’ai dû reconvertir mes cars de luxe dans le transport scolaire”, fulmine Jean-Louis Madeleine.

Son cousin, le maire sans étiquette Georges Madeleine, sait tout ça. “Mes administrés sont échaudés et hésitent à se lancer à nouveau, mais il ne faudrait pas qu’ils ratent le train. Ces Russes à Sinnamary, c’est une vraie chance pour nous.” Ce grand gaillard qui travaille pour l’aviation civile à Cayenne a, depuis longtemps, retroussé ses manches. Depuis plus d’un an il enchaîne les réunions avec les responsables du centre spatial et les autorités de Guyane pour tirer la commune de sa torpeur et accueillir dignement les Russes. Il n’hésite pas non plus à donner l’exemple en prenant des cours de russe avec plusieurs de ses adjoints et quelques employés municipaux. Mais sa plus grande fierté, ce sont les nombreux chantiers qu’il peut aujourd’hui financer grâce aux larges enveloppes distribuées par le Cnes et l’Europe. Sans parler des taxes professionnelles conséquentes versées par le centre spatial ou le barrage hydroélectrique de Petit-Saut.

Les Russes ont toutes les chances d’être bluffés, car le tour du propriétaire est édifiant. A l’entrée du bourg, un stade de 600 places flambant neuf attend d’être inauguré, en juin prochain. “Je crois que c’est le plus beau stade de Guyane.” Confiant, Georges Madeleine veut se persuader qu’il pourra le remplir en attirant des compétitions de haut niveau et, pourquoi pas, organiser des concerts ou un festival de salsa.

Le père Hugo a des antennes partout

A quelques centaines de mètres de là, sous un soleil de plomb, des ouvriers d’une entreprise autrichienne s’activent dans la boue, maniant de grandes plaques de métal. “C’est pour faire une piscine en inox. Il y aura des lits et des fauteuils hydromassants. Normalement, tout doit être terminé cet été.” Avec ces projets pharaoniques, le maire semble avoir emprunté le costume de Fitzcarraldo. “Mais non. Le stade, la piscine municipale, tout ça avait déjà été promis dans le projet Hermès.” De fait, le stade, construit il y a presque quinze ans, n’avait jamais été terminé et pourrissait sous les pluies torrentielles. Mais à Sinnamary, on a toujours voulu voir les choses en grand.

Le long du fleuve, à l’écart des habitations, c’est un autre vestige Hermès qui s’apprête à héberger les Russes de Soyouz: un hôtel trois-étoiles de 120 chambres, brusquement sorti de terre au début des années 1990, et qui n’a quasiment jamais servi. A cause d’un contrat irrévocable, le Cnes a même dû pendant treize ans régler la note de 80 chambres souvent vides : une facture annuelle estimée à plus de 2 millions d’euros, honorée jusqu’en 2005.

Depuis, l’établissement a bien accueilli l’équipe de Première compagnie, l’émission de télé-réalité, et quelques touristes égarés, mais c’est tout. Alors, Raymond Abchée, le propriétaire de l’Hôtel du Fleuve, mise tout sur l’arrivée des Russes. “On ne sait pas vraiment combien ils seront, de 90 à 340 selon les périodes, mais on fera notre maximum pour accueillir tout le monde”, assure l’homme d’affaires. Un permis de construire a été déposé pour créer une extension de quarante chambres. Des Baby-foot, des tables de ping-pong, l’aménagement des berges du fleuve en parcours de santé, tout est prévu. “Il va aussi falloir les occuper le soir et le week-end”, s’inquiète Raymond Abchée, qui n’a pas l’air de trop compter sur le festival de salsa du maire.

Dans sa petite église, au coeur de Sinnamary, le père Hugo est tout prêt à s’occuper de ses nouvelles ouailles. “La liturgie orthodoxe est magnifique et je serai ravi de constituer avec eux un nouveau choeur.” Enthousiaste mais réaliste, le curé sait aussi que les nourritures spirituelles n’arriveront pas à combler tous les désirs de ces jeunes hommes en mission, parfois pendant plusieurs mois. Comme tout le monde, il a entendu parler d’un projet de boîte de nuit non loin de l’hôtel. “Bon, d’accord: c’est à l’écart de la commune. Mais les mamans des jeunes filles d’ici sont quand même inquiètes.” Le père Hugo, qui a des antennes partout, sait aussi que des Brésiliennes et des Dominicaines n’ont pas attendu les Russes pour débarquer. Il redoute un réveil un peu trop brutal pour son “p’tit bourg tranquille”. Et se demande si, pour une fois, il ne faudrait pas chercher conseil auprès de la grande rivale Kourou. “Parce qu’avec la Légion étrangère et tous les gars en mission pour Ariane, ils ont sûrement trouvé une solution.”

Dimanche 06 Mai 2007
Par Emmanuelle CHANTEPIE
Le Journal du Dimanche – Sinnamary (Guyane). Envoyée spéciale.

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