François Fillon, l’ambitieux tranquille

Il y a deux ans, François Fillon est parti s’installer… 10, Downing Street. Deux jours d’observation dans le temple des premiers ministres britanniques, à Londres, au cœur de l’équipe de Tony Blair. “Sarkozy m’avait présenté Blair. J’ai eu envie de voir comment fonctionnait son cabinet”, explique-t-il tranquillement.Qu’a-t-il donc appris des politiques anglais ?”Ce n’était pas seulement beaucoup plus simple et informel que dans nos gouvernements français. Il y avait aussi une extraordinaire parité entre les technocrates classiques et les concepteurs de la politique, souvent des universitaires brillants. Je me suis dit qu’il faudrait parvenir à cela en France…” Lorsque Nicolas Sarkozy lui a parlé sérieusement, en janvier, de le nommer premier ministre s’il l’emportait à la présidentielle, les deux hommes se sont donc fait un serment mutuel :”Nous voulions absolument arriver prêts”, sourit François Fillon. Tous deux gardaient en tête le gouvernement Balladur – où ils se sont vraiment connus –, art très abouti de composition politique et de management des hommes. Ils gardaient aussi en tête ses contre-modèles : tous ces premiers ministres, bien plus nombreux qu’on ne le pense sous la Ve République, nommés presque par surprise, obligés de choisir une équipe à la hâte et de s’improviser un programme de gouvernement. Ils ont donc imaginé ensemble la recomposition des ministères. Décidé des hommes et des femmes qui seraient adoubés. Tenté de pourfendre les traditions administratives et les monopoles des grands corps de l’Etat.”Si on ne saisit pas cette occasion, ce sera un crime”, soupire Fillon.Bien sûr, dans le duo qui s’annonce, François Fillon sait bien quelle est sa place. Avec un Nicolas Sarkozy hyperactif et dominateur, la lumière ira forcément vers l’Elysée. Mais les deux hommes ont quasiment le même âge, 52 ans pour le président, 53 pour son premier ministre, des personnalités assez complémentaires, et ils se sont suffisamment heurtés dans le passé pour connaître désormais clairement la base de leur association. La droite a fait campagne sur le slogan de”la rupture tranquille” ? “La rupture, c’est Nicolas; la tranquillité, c’est François”, résume le député UMP Dominique Paillé.”La tranquillité” parle en effet d’une voix égale. Jamais de colère. Un visage juvénile et sans aspérité. Une chevelure abondante, longtemps aile de corbeau. Un léger sourire au coin des lèvres. Un peu trop lisse en apparence, quand Sarkozy est tout en éclats.”Qu’il soit enchanté ou mécontent, l’oscillation est très peu perceptible, vue de l’extérieur”, reconnaît Jérôme Paolini, ami et conseilleur de vingt ans. Sur les circuits des 24 Heures du Mans, dans sa circonscription, on le voit pourtant, depuis des années, piloter des bolides – Ferrari 250 GT (de 1956), Alpine A220 (1974) – imperturbable et concentré. Nicolas Sarkozy en sait quelque chose, lui qui monta, il y a huit ans, avec lui et ressortit, après quelques tours de piste, chancelant et pâle d’émotion. Fillon est donc un flegmatique, amateur de sensations fortes.C’est un provincial, aussi, et cela a son importance, puisque le président a toujours vécu entre Paris et Neuilly. Fils d’un notaire de la Sarthe et d’une professeure d’anglais reconvertie en professeure d’histoire à l’université, il n’a jamais vraiment quitté ces paysages, tellement français, qui virent s’affronter les chouans aux révolutionnaires. Dans sa circonscription, les électeurs les plus influents sont les abbés de Solesmes. Et il ne raterait pas pour un empire ces journées où, à l’invitation du Père Abbé Philippe Dupont, les moines accueillent un ou deux notables, le convient à déjeuner au réfectoire en silence, pendant qu’un religieux lit un texte sacré avant de discuter, en tout petit groupe… politique.Il n’a jamais travaillé dans le privé, mais assure avoir “acquis une culture économique” en se frottant comme élu aux entreprises. “Je me souviens encore de cet abattoir qui avait fait faillite à Sablé, que j’ai dû gérer au nom de la ville, dès ma première élection comme maire. J’avais 27 ans.” Fillon ne le cache pas, il n’avait pas la vocation d’élu et se voyait plutôt journaliste. La famille est gaulliste pourtant, et le père, Michel Fillon, très anti-anglais, alimenté dans sa rancœur par les récits tragiques de Fachoda et Mers el-Kébir. Voilà donc le jeune François, élève chez les jésuites, poster de De Gaulle au mur de sa chambre, et dédaignant de traverser la Manche quand c’est le premier voyage de la plupart des petits Français.Pour assouvir sa curiosité de journaliste en herbe, il devient assistant parlementaire de l’homme politique dominant de la région, Joël Le Theule, homosexuel et fin manœuvrier. “Le Theule était haï de Chirac, assure Fillon, autant pour ses penchants que parce qu’il le soupçonnait d’avoir prêté la main dans l’affaire Markovic, qui déstabilisa Pompidou.” Voilà donc Fillon lancé. Il suit Le Theule au ministère des transports en 1978, puis à la défense en 1980, et se lance en politique sous ce double parrainage gaulliste et… antichiraquien. Il découvre les îles Britanniques aussi. Avec l’un de ses frères, ophtalmologue au Mans, il a rencontré deux jeunes sœurs galloises. Double mariage. La reine mère, qui visitera des années plus tard la Sarthe, saluera tout spécialement cette”very charming story”. Avec son épouse Pénélope, Fillon découvre enfin l’Angleterre. Celle de Thatcher, puis celle de Blair.”J’ai vu les services publics sombrer dans la misère, puis je les ai vus se redresser”, raconte-t-il. Il voit aussi la droite et, bien plus tard, les travaillistes, gagner les élections du fait de leur domination sur les idées. Ce sera son credo.”Dans presque tous ses discours, note en souriant son amie et voisine de circonscription, Roselyne Bachelot, il le redit : il n’y a pas de victoire politique sans victoire idéologique.” Il croit avoir trouvé, dans ces premières années où il se lance à l’assaut de la députation, son maître en la matière : Philippe Séguin.Séguin est alors une personnalité hors du commun dans les rangs du RPR. Voix magnifique de basse, charisme évident, érudition et hauteur de vue. C’est aussi un caractère impossible. Des colères folles, des engouements soudains, des bouderies inattendues. Et une haine profonde pour Alain Juppé, justement le plus fidèle des chiraquiens. François Fillon, dans son sillage, apprend ce qu’est le combat des idées. Avec les rénovateurs en 1989, contre la direction du RPR en 1990, contre la monnaie unique et le traité de Maastricht en 1992. C’est aussi au titre des amis de Philippe Séguin qu’il entre dans le gouvernement d’Edouard Balladur, en 1993 : ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche. Il pensait jusque-là que seuls les “gaullistes sociaux” du RPR cultivaient les idées. Il découvre que le libéral Balladur s’applique lui aussi à donner un corpus idéologique à un Chirac qui ne pense qu’au combat politique.Fillon et Balladur devraient être en désaccord politique. Ils se découvrent. Balladur, surtout, séduit Fillon. “Edouard” est passé maître dans cet art. Il emmène donc son jeune ministre dans des balades parisiennes où l’on disserte indéfiniment d’histoire et de politique en fumant le cigare. Fillon est une proie de choix pour le premier ministre. Son mentor Séguin n’est-il pas déjà l’adversaire le plus cinglant de Balladur, dont il qualifie la politique de “Munich social” ? Avec Sarkozy, les relations sont plus brutales. Le ministre du budget se montre dur dans les négociations avec ses pairs. Balladurien de choc, il est menaçant pour tous ceux qui ne choisissent pas assez vite. Fillon choisit, donc. Il soutiendra Balladur, tout en continuant à voir Séguin. De cette association-là, cette”infidélité” disent ses adversaires, Fillon va faire une combinaison intellectuelle. Il sera social-libéral.”Plus libéral que Séguin, reconnaît-il, parce que je suis vraiment convaincu que la compétitivité génère la richesse. Plus social que les libéraux, parce que je pense que l’on ne peut laisser de côté les plus faibles.” Sur le plan politique, il est sans illusion. Dès le premier jour de campagne, il a compris que Balladur ne l’emporterait pas, qu’il n’est pas assez chaleureux, à l’aise, populaire en un mot. Mais, en ayant gardé l’amitié de Séguin, il a aussi gardé son viatique pour l’après-1995. Chirac à l’Elysée, Fillon est l’un des rares balladuriens sauvés. Rattrapé par Séguin, le voilà ministre de la poste et des télécommunications en 1995. Il y mène la privatisation des télécoms et découvre Internet, les nouvelles technologies, en un mot la modernité.La dissolution de 1997 le cueille à froid. Et le jette à nouveau dans le camp des anti-chiraquiens, porte-parole de Philippe Séguin, qui vient de reprendre à un Alain Juppé exsangue le RPR, en association avec Nicolas Sarkozy. L’attelage tente de s’autonomiser de Jacques Chirac. Cela pourrait marcher. Cela échoue. Philippe Séguin démissionne avec fracas, laissant parti, amis, alliés en déshérence. Ce jour-là, au conseil régional des Pays de la Loire, qu’il préside, François Fillon fait passer un petit mot à Roselyne Bachelot :”Le RPR est fichu.” Il n’est pas loin de penser que sa carrière nationale l’est aussi.Désormais, il va s’émanciper de Philippe Séguin. Sarkozy, qui l’a bien compris, l’invite à dîner un soir à La Baule, avec Pénélope et Cécilia. “Il faut qu’on fasse équipe pour le RPR”, propose Sarkozy. Fillon ne dit rien… mais part à la bataille de la présidence du parti gaulliste pour son propre compte. Contre Sarkozy, donc. Mais surtout contre la volonté du président de la République, qui veut réinstaller l’un des siens à la tête du RPR. “Je ne vais pas gagner, mais je marquerai des points pour l’après”, a-t-il dit d’emblée à ses amis. Il n’a pas tort. Il perd contre Michèle Alliot-Marie, mais, avec 25 % des voix, il compte enfin.De l’Elysée, Jérôme Monod, qui se targue d’alimenter en idées Jacques Chirac, le reçoit et lui demande de travailler sur le programme de Chirac dans la perspective de 2002. Plus personne ne sait plus bien où le situer. Anti-chiraquien ou concepteur de son programme? Gaulliste social ou libéral ? Fidèle ou opportuniste ? Avec Sarkozy, les relations sont tout aussi compliquées. Ils disent des choses épouvantables l’un de l’autre, mais rigolent ensemble dans les couloirs.Lorsqu’il devient ministre des affaires sociales, en 2002, Fillon a pourtant une idée assez claire de la réforme des retraites que la droite doit accomplir. Il aurait pourtant voulu la défense. Mais le président insiste : il a besoin de son image de gaulliste social dans ce ministère sensible. Fillon reçoit donc les syndicats un à un pour leur expliquer ce qui doit être la grande affaire du second mandat de Chirac.”Ils étaient tous encore ébranlés par le 21 avril 2002″, se souvient Igor Mitrovanoff, “plume” de Fillon depuis quinze ans.Marc Blondel, leader de FO, le prévient pourtant :”Vous vous souvenez du nombre de Français que nous avons fait descendre dans la rue en décembre 1995 ? ” Le ministre rétorque : “La France est dans un zapping électoral permanent. 26 gouvernements depuis 1978 quand l’Allemagne en a connu 9 et la Grande-Bretagne 7. Donc, nous savons ce qui nous attend quoi qu’il arrive. Nous n’avons plus rien à perdre.” Il lance sa réforme. Se plaint discrètement d’être freiné par un Chirac terrifié à l’idée de déclencher des grèves. Est remercié… en étant déplacé au ministère de l’éducation. Mission : réformer le baccalauréat. Il s’y plonge. Aux premières manifestations, Chirac retire la réforme. Lorsque Dominique de Villepin devient premier ministre, en 2005, il est carrément remercié.”Ils ont fait de moi le directeur de campagne de Sarkozy”, dit-il alors avec amertume.Depuis, il n’a jamais cessé d’expliquer à propos de sa nouvelle alliance :”Je veux muscler son hémisphère gauche.” C’est à Fillon que Sarkozy a notamment confié, au printemps 2006, l’organisation des conventions thématiques de l’UMP puis l’élaboration de son projet législatif. C’est Fillon qui a évoqué le premier dans la presse la future réforme des régimes spéciaux des retraites. Fillon qui s’est rendu incontournable.Il n’ignore pas qu’il va aborder l’enfer, à Matignon. Il a déjà tout prévu. Il habitera sur place pour voir encore ses cinq enfants, dont un petit dernier de cinq ans. “Je sais tout ce qui m’attend, dit-il. L’impopularité quasi inévitable, la lourdeur de la tâche, les journées impossibles.” Il les attend avec flegme en affirmant sans sourciller :”Je n’ai pas peur.” Et commande tranquillement un thé.Raphaëlle Bacqué LE MONDE | 17.05.07 |

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