Un GPS européen : le sauvetage de Galileo

Galileo ne répond plus. Cet ambitieux projet européen de radionavigation par satellite, destiné à mettre un terme à l’hégémonie américaine du GPS, est aujourd’hui dans l’impasse. L’Union européenne tente de serrer les rangs pour éviter l’échec de ce programme emblématique. Ses promoteurs jugent donc que l’heure est grave.

A ce jour, Galileo accuse déjà un retard de près de quatre ans : à l’origine, la constellation devait être prête dès la fin 2008. On parle désormais de la mi-2012. Au plus tôt.

“Nous devons trouver une solution qui soit économique et aussi rapide que possible”, répète Wolfgang Tiefensee (SPD), ministre allemand des transports. Cela passera par une remise à plat du programme. Mercredi 16 mai, le commissaire européen aux transports, Jacques Barrot, devrait recommander que ce projet soit entièrement financé par les pouvoirs publics, faute d’un engagement suffisant du consortium privé pressenti pour l’exploiter. Cette modification représenterait un coût supplémentaire de quelque 2,5 milliards d’euros pour les fonds communautaires contre 1 milliard prévu actuellement.

Les huit industriels retenus pour assurer le lancement et l’exploitation du système – le groupe franco-allemand EADS, les français Thales et Alcatel, le britannique Inmarsat, l’italien Finmeccanica, les espagnols Hispasat et Aena, et l’allemand TeleOp, filiale de Deutsche Telekom – n’ont pas pu répondre, avant la date butoir du 10 mai, aux exigences des Etats membres et de la commission.

Si leur société commune est bien en place, après des mois de tractations, son patron définitif n’est pas encore recruté. Et la négociation du contrat de concession, qui devait être achevée à la fin 2006, fait toujours du surplace. Le consortium privé en lice pose de multiples conditions et cherche à minimiser sa prise de risque dans un programme qui a, jusqu’ici, accumulé les handicaps industriels, financiers et diplomatiques. Face à ces blocages, M. Barrot espère mettre un terme au “syndrome Airbus” qui menacerait le projet.

Depuis sa conception, Galileo est au coeur d’une bataille d’influence politico-industrielle entre les pays membres de l’Union européenne. “C’est le programme le plus pollué par les politiques ces dernières années”, a regretté, le 4 mai, Thomas Enders, coprésident d’EADS.

Les dissensions ont commencé dès la conception du programme. Lorsque, à la fin des années 1990, l’Europe songe à briser le monopole américain du GPS, un désaccord survient entre les pays d’Europe du Nord et ceux du Sud.

Les capitales les plus atlantistes estiment, à l’instar de Londres et d’Amsterdam, que le GPS américain suffit, et elles entendent limiter les subventions publiques au projet. Pour les autres, dont la France et l’Allemagne, la constellation est au contraire perçue comme un instrument susceptible de conforter “l’Europe puissance”, en toute indépendance à l’égard de l’allié américain. Il faut donc que l’Union la subventionne.

COMPROMIS ALAMBIQUÉS

Un compromis est trouvé. Le projet sera financé aux deux tiers par le privé, à un tiers par le public. Inédit dans l’histoire de l’Europe spatiale, un tel “partenariat public-privé” ne semble à l’époque pas poser de problème, d’autant que la bulle Internet n’a pas encore explosé et que l’argent alimente les projets de télécommunications.

Mais c’est une petite révolution dans la course aux étoiles menée par le Vieux Continent : en principe, l’Agence spatiale européenne est chargée de gérer l’ensemble d’un programme. Là, elle ne pilote plus que la phase de validation du système, elle-même très en retard, qui prévoit le lancement des quatre premiers satellites.

Pour calmer les esprits les plus atlantistes, il est de surcroît convenu que Galileo sera “un système civil sous contrôle civil”, tandis que les industriels espèrent pouvoir exploiter des applications militaires pour rentabiliser l’équipement. Avec un tel cahier des charges, les candidats à la fabrication des satellites sont, dès le départ, sceptiques sur les revenus potentiels et donc sur la rentabilité du projet. En dépit d’un marché mondial de la radionavigation par satellite en forte croissance, Galileo est conçu comme un système payant, alors que le GPS fonctionne déjà gratuitement pour les mêmes services.

“Deux erreurs majeures ont été commises, estime Laurence Nardon, responsable du programme espace à l’Institut français des relations internationales (IFRI). La première est d’avoir pris tout le monde pour ne fâcher personne. L’autre est d’avoir un consortium qui fait tout. Il fabrique les satellites, assure leur lancement, leur exploitation et la maintenance.”

A l’origine pourtant, deux offres concurrentes avaient été formulées derrière les deux champions européens de l’espace, les constructeurs de satellites EADS et Alcatel. Mais le projet suscite en coulisse de graves tensions entre l’Allemagne et l’Italie, chacun voulant être le leader du programme. Ils rivalisent, via les industriels EADS pour l’Allemagne et Finmeccanica pour l’Italie, qui défendent chacun un projet.

L’enjeu est d’affirmer leur prédominance spatiale, tandis que la France a la haute main sur la fusée Ariane et que la Grande-Bretagne est très présente dans les télécommunications. Face aux pressions de Berlin et de Rome, la Commission, incapable de choisir, fusionnera les deux équipes en lice fin 2005.

Quelques mois plus tard, la répartition des sites de la future société fait l’objet d’un compromis tout aussi alambiqué afin que chacun des pays associés au projet y trouve son compte : le siège sera implanté en France, à Toulouse, et les différentes fonctions comme le contrôle seront réparties entre Munich, Londres et Rome. S’estimant floué, Madrid a bloqué le dossier pendant des mois, réclamant en vain l’installation, sur son territoire, d’un centre de contrôle.

En dépit de leur rapprochement forcé, la rivalité entre industriels se poursuit. “Chaque clan considère Galileo comme une bonne occasion de prendre le leadership dans l’industrie spatiale européenne”, dit un expert. La remise à plat qui s’annonce avec la montée des financements publics va redistribuer les cartes. Les autorités européennes n’excluent pas de nouveaux appels d’offres pour mettre un terme aux blocages.

Dominique Gallois et Philippe Ricard (à Bruxelles)
Article paru dans l’édition du Monde du 15.05.07.

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