Jean-Louis Borloo, l’art du ralliement

Tous les potes s’y sont mis. Les cercle des milieux d’affaires et ceux de la télé où officie sa femme, Béatrice Schonberg. Les copains des nuits sans fin, du temps où il était un vrai fêtard, et ceux qui ont vécu l’aventure de Borloo à la mairie de Valenciennes. Les avocats de sa vie d’avant, au barreau de Paris, et les collaborateurs du ministère. “Jean-Louis est un artiste, un mec qui prend son temps, sourit Bernard Tapie, Sarko est un super-pro de la politique, du genre pressé. Alors… fallait les accorder.”Nicolas Sarkozy s’est donc fendu de plusieurs coups de fil et d’un dîner au pied des Baux de Provence, lundi soir. Jean-Louis Borloo a réfléchi longuement, failli rendre chèvre son éditeur pour publier un livre, L’Architecte et l’Horloger (Editions du Moment), brandi comme un programme. Il a fumé ses cigarettes comme un pompier avant de se décider à prendre enfin officiellement position, mardi soir sur Canal+, pour le candidat UMP.STYLES OPPOSÉS EN TOUS POINTSDans son bureau du ministère de l’emploi et de la cohésion sociale, il tente de résumer les choses en faisant les cent pas, la bouille chiffonnée : “Avec Nicolas, nos relations sont simples.” Evidemment, c’est tout le contraire de la réalité. Certes, ils sont tous deux avocats, ont grandi dans les beaux quartiers de Paris. Depuis cinq ans, au sein du gouvernement, ils se sont très convenablement entendus. “Sur le CPE, il a tout de suite été d’accord avec moi pour dire que c’était une erreur, assure Borloo, et le fait est que, lorsqu’il a été ministre de l’économie, il n’a jamais bloqué le financement de mes projets de rénovation urbaine.” Mais le style les oppose en tous points.Nicolas Sarkozy observe une discipline de fer, ni alcool ni cigarettes et jogging quotidien. Jean-Louis Borloo est un couche-tard, inquiet par nature, adepte d’une vie où l’on brûle la chandelle par les deux bouts. Surtout, il avait une inquiétude : “Il n’y a pas un des 530 quartiers difficiles du pays où je ne sois pas allé. Et je suis bien obligé de constater qu’une partie de la banlieue dégueule sur Sarkozy.” Jean-Louis Borloo avait aussi à régler une contradiction : tout son parcours a été celui… d’un centriste. Ministre, son plan de cohésion sociale a été salué par les syndicats, ses programmes de rénovation urbaine par les maires de droite et de gauche. “Choisir Sarko contre Bayrou, c’est à croire que tu ne sais plus où est ta famille”, lui a fait observer Mourad Ghazli, membre du bureau exécutif du Parti radical qui plaidait pour un ralliement à l’UDF. Il a balayé l’objection. Où est sa famille ? “Il a toujours été de centre droit”, tranche André Rossinot, qui copréside avec lui le Parti radical, au sein de l’UMP. “Le coeur à gauche et le portefeuille à droite”, résume un de ses amis. Mais ce qui le caractérise est d’abord sa vie d’aventures.UN “VENDEUR-NÉ”, SELON BERNARD TAPIECar Jean-Louis Borloo est au départ un fils de la grande bourgeoisie parisienne. Père Action française, études à Janson-de-Sailly, valeurs apprises chez les Scouts unitaires de France. Programmé pour les affaires, il entre à HEC pour un 3e cycle d’analyse financière à l’Institut supérieur des affaires. C’est là qu’il va rencontrer Bernard Tapie. “J’étais son prof !”, rigole celui-ci. Avocat, spécialiste en droit des faillites, il va vite retrouver Tapie au début des années 1980, lorsque celui-ci court les affaires en difficulté à racheter.Le cabinet marche au mieux, dans ces années de restructurations industrielles. Il était un héritier, il devient riche par lui-même. Au point d’investir 20 millions de francs dans le club de football de Valenciennes. L’histoire officielle veut qu’une demi-douzaine d’habitants de la ville, l’une des plus déshéritées de France, soient venus lui demander de se présenter aux municipales. En coulisses, il a fait réaliser une étude de marketing électoral et conclu que Valenciennes était à prendre. Ce n’est pas forcément du cynisme. Jean-Louis Borloo veut faire de la politique.”J’ai toujours voulu changer la vie des gens”, dit-il. “C’est un vendeur-né”, complète Tapie. Son modèle de l’époque ? Edgar Faure. Autant dire ni un idéologue ni un dogmatique. Ses adversaires sur place ? Le Parti communiste et le RPR. Lui, concourt sans étiquette. Parti à 7 % des intentions de vote, il est élu en 1989 après une campagne éclair et dispendieuse mais dont les Valenciennois n’ont pas eu à se plaindre par la suite. Rénovation des immeubles, médiathèque, emplois, la ville en a été transformée et il s’y est fait sa réputation durable de bosseur efficace.RÉTICENT À S’ENGAGER DANS LES PARTISPolitiquement, pourtant, il regimbe toujours à entrer dans un parti. Il figure tout de même sur la liste CDS aux européennes, menée par Simone Veil, en 1989. Le directeur de campagne s’appelle François Bayrou. Rencontre. Sans effusion excessive. En 1992, aux élections régionales, il tente le grand saut du “ni droite ni gauche” en montant avec Haroun Tazieff et Brice Lalonde Génération Ecologie et une liste Oxygène dans le Nord-Pas-de-Calais. Rien ne paraît pourtant simple avec lui. Jean-Louis Borloo explique alors que, s’il est fondateur de Génération Ecologie, il n’est “membre ni de son bureau, ni de son comité directeur, ni même adhérent”.Avec 10 % des voix, il tente tout de même de négocier la présidence de la région… L’obtient avec l’appui de la coalition UDF-RPR, qui veut faire perdre la gauche… Et la reperd au bénéfice des Verts coalisés avec la gauche pour faire perdre la droite. Autant dire que le “ni droite ni gauche” a du plomb dans l’aile.En 2001, le voici à l’UDF. Porte-parole de François Bayrou pour la présidentielle qui s’annonce. Et déjà assez tiède supporteur. Quatre mois avant l’élection, alors que Bayrou plafonne à 5 % dans les sondages, il émet publiquement des réserves sur son candidat. François Hollande racontera quelques semaines plus tard que Jean-Louis Borloo lui a demandé rendez-vous. “Il pensait que la gauche allait être élue, c’est vous dire, soupire Marielle de Sarnez, députée européenne UDF et directrice de campagne de François Bayrou. Il cherche toujours à être dans le camp qu’il croit gagnant.”Au lendemain du 21 avril 2002, il rallie donc l’UMP. Autant dire que François Bayrou s’en souvient encore aujourd’hui, même s’il a vu Jean-Louis Borloo il y a un mois, au cas où celui-ci aurait encore voulu le rejoindre… Ce dernier lui a dit clairement : “Tu n’auras pas de majorité parlementaire.” Ensuite, il a attendu que Sarkozy fasse les gestes nécessaires. Et, une fois rallié, s’est replongé dans ses cigarettes et un nouveau dilemme : “Bon, le problème, maintenant, c’est jusqu’à quel point je m’engage.”Raphaëlle BacquéArticle paru dans l’édition du Monde du 29.03.07.Parcours1951. Naissance à Paris.1989. Maire de Valenciennes. Siège de 1989 à 1992 au Parlement européen.1993. Elu député de la 21e circonscription du Nord, réélu en 1997 et 2002.2001. Nommé porte-parole de l’UDF en janvier. Rejoint l’UMP en avril 2002.2005. Ministre de l’emploi, de la cohésion sociale et du logement, après avoir occupé des fonctions ministérielles depuis 2002.

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