Les Européens tentent d’éviter le naufrage de Galileo

Jacques Barrot, le commissaire européen chargé des transports, dénonce le “syndrome Airbus”. Le ministre allemand des transports, Wolfgang Tiefensee, s’en prend aux retards “inacceptables”. Galileo, le système européen de radionavigation par satellite, traverse une crise sans précédent. Préoccupés par le sort du rival du GPS américain, les ministres des transports des Vingt-sept doivent tenter, jeudi 22 mars, d’unir leur voix afin d’obliger les entreprises retenues pour déployer, puis exploiter, les trente satellites de la future constellation à tenir leurs engagements.

Le coup de semonce annoncé a suscité d’intenses tractations ces derniers jours. In extremis, les huit entreprises pressenties – EADS, les français Alcatel et Thales, l’italien Finmeccanica, les espagnols Hispasat, et Aena, le britannique Inmarsat, et l’allemand Deutsche Telekom – ont fait savoir, mardi 20 mars, qu’elles avaient trouvé un accord en vue de la création de la société commune chargée de la mise en place du projet.

M. Barrot avait exigé que le consortium qui regroupe les huit entreprises se dote d’un statut juridique et nomme un patron d’ici au 10 mai dans l’espoir de signer les grandes lignes du contrat de concession avant le 15 septembre. “Le calendrier reste ambitieux ; la bataille entre les groupes EADS et Alcatel pour s’assurer la suprématie du nouvel ensemble, et du secteur européen des satellites, rend les choses horriblement compliquées”, indique un expert, qui regrette l’absence d’une locomotive au sein du consortium. Ces luttes intestines entre les huit partenaires industriels sélectionnés fin 2005 expliquent en partie l’impasse actuelle. Ces derniers mois, les espagnols ont entravé toute avancée, en réclamant en vain l’installation sur leur territoire d’un troisième centre de contrôle, après ceux attribués, sous de multiples pressions politiques, aux Allemands et aux Italiens.

Le temps presse. Il faut au minimum trente-six mois pour fabriquer un satellite, sans compter les aléas liés au lancement. L’objectif d’une entrée en service en 2010 apparaît d’ores et déjà hors de portée. La constellation ne devrait pas être opérationnelle avant 2012 ou 2014 pour les plus pessimistes.

DES RECETTES ALÉATOIRES

La crise va cependant bien au-delà du seul consortium. Comme dans l’affaire Airbus, chaque Etat membre tente de capter les éventuelles retombées industrielles et commerciales du projet. “C’est l’histoire d’un blocage entre des entreprises qui restent prisonnières des réflexes nationaux des capitales qui les soutiennent : ces dernières savent qu’elles ne peuvent agir seules, mais quand elles cherchent à travailler ensemble, elles le font non pas sur des bases économiques mais politiques”, se plaint-on à Bruxelles. Ainsi, ce sont les Etats membres, Allemagne en tête, qui ont plaidé pour le regroupement au sein d’un unique consortium des deux offres concurrentes qui étaient en lice fin 2005.

Résultat : tandis que les industriels veulent limiter leur prise de risque et demandent aux pouvoirs publics de couvrir d’éventuelles pertes d’exploitation, les autorités européennes ne peuvent plus menacer de se retourner vers un autre candidat pour relancer les négociations du contrat de concession. De fait, elles ont confié Galileo à un monopole.

Les divergences entre les Etats membres aggravent la situation. Les membres du consortium ont beau jeu de faire valoir qu’un doute subsiste sur les applications liées au futur dispositif : en raison d’un conflit entre Londres et Paris, personne ne peut dire si les usages militaires de Galileo – dont les retombées financières seraient considérables – seront possibles. A ce stade, le projet reste “un programme civil sous contrôle civil”. Enfin, le partage des rôles entre la commission et l’Agence spatiale européenne (ESA), qui copilotent la phase de développement et de test, elle aussi en retard, ne clarifie pas la situation. Comment sortir de l’impasse ? “On n’échappera pas à une remise à plat en profondeur”, juge un proche du consortium.

Sans être aussi radicaux, certains, notamment à Berlin, caressent l’idée de prolonger la mission de l’ESA, au-delà de la phase expérimentale, prévue pour s’achever au mieux en 2009. Elle serait chargée, au moins pendant un temps, d’assurer le déploiement de la constellation avant d’en confier l’exploitation au consortium retenu. Cela reviendrait à réviser la philosophie de ce partenariat public-privé sans précédent dans le spatial européen, en augmentant la part de financement public, au moins avant la phase de commercialisation des services. “Aucune décision n’est prise sur la meilleure façon de mettre un terme à la crise”, affirme M. Barrot, en rejetant l’idée d’accorder un rôle accru à l’ESA. En guise de menace adressée au consortium, le commissaire espère obtenir un mandat pour examiner “toutes les options possibles”.

Jérôme Fenoglio et Philippe Ricard (à Bruxelles)
Article paru dans l’édition du Monde du 22.03.07.

DÉVELOPPEMENT.

L’Agence spatiale européenne (17 Etats) et la Commission européenne ont investi 1,5 milliard d’euros dans le développement du programme, jusqu’à la “validation en orbite” des quatre premiers satellites de la flotte, en 2009. Un premier engin de démonstration, Giove-A, a été lancé le 28 décembre 2005. Le second, retardé, devrait l’être à la fin 2007.

EXPLOITATION.

Cette phase ainsi que celle du déploiement est estimée à ce stade à 2,4 milliards d’euros, dont 1 milliard d’euros tirés des fonds communautaires. Le Parlement européen, le Conseil et la Commission tardent à adopter le règlement financier susceptible de débloquer cette somme. Mais les partenaires industriels rechignent à financer les deux tiers restants, craignant que la facture ne s’alourdisse. Une incertitude demeure sur le niveau de la participation des pouvoirs publics après 2013, le budget européen n’étant détaillé que jusqu’à cette date, alors que la concession devrait durer vingt ans.

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