Ariane en impose aux Américains et aux Russes

Premier tir de l’année, demain, pour la fusée européenne. Elle doit placer en orbite les satellites Skynet 5A pour les armées britanniques et Insat 4B pour l’Agence spatiale indienne. Article et interview de J-Y. Le Gall du Figaro du 9 mars 2007
 
L’ESPACE fait à nouveau rêver. En moins de cinq ans, la situation s’est totalement retournée. 2006 a été un excellent cru. Pourtant, en 2002, le secteur est au bord du gouffre. Le transport spatial sort meurtri de l’éclatement de la bulle Internet et décrédibilisé par des projets tous plus délirants les uns que les autres, tel le projet Skybridge avec sa constellation de 288 satellites. Pour Arianespace, l’atterrissage est rude. Contrairement aux lanceurs américains, la fusée européenne ne dispose pas d’un vaste marché militaire qui lui permettrait d’encaisser le retournement du marché civil alors que de nouveaux entrants tels la Chine, l’Inde, le Brésil, Israël ou encore la Corée du Nord et l’Iran affichent leurs ambitions. Conséquence, une guerre des prix féroce fait des ravages.
 
C’est dans ce contexte tendu qu’Arianespace connaît un gros échec lors du premier lancement de la nouvelle version d’Ariane 5, dite ECA, capable d’emporter et de placer en orbite deux satellites représentant jusqu’à 10 tonnes de charge utile, un record inégalé. Le 11 décembre 2002, la fusée européenne est détruite en vol à la suite de la défaillance d’une tuyère du moteur.
 
Dans ce domaine de souveraineté par excellence, les fonds publics se mobilisent. En 2003, les dix pays membres de l’Agence spatiale européenne (ESA) trouvent un accord industriel et financier. Le modèle Ariane est modifié et débouche sur un partage du travail entre EADS Astrium, le fabricant de la fusée, Safran, celui du moteur Vulcain, et Arianespace, la société de marketing et de commercialisation.
 
Astrium devient le maître d’oeuvre et est le seul habilité à passer les contrats auprès des 86 sous-traitants du lanceur. « Auparavant, chaque pays membre de l’ESA passait des contrats à plusieurs fournisseurs. Désormais, Astrium est le patron d’une fusée complète », insiste Alain Charmeau, directeur général d’Astrium Space Transportation chez EADS Astrium. De son côté, Arianespace achète les fusées, négocie avec les opérateurs de satellites qui lui achètent un tir et une orbite et achève la pose finale du satellite sur la fusée à Kourou. La fusée européenne repart de l’avant. Aujourd’hui, elle fait la course en tête. Ariane a regagné son image de fiabilité. Contrairement à un avion, une fusée ne réalise pas de vol d’essai, elle doit être fiable dès le premier et unique tir. D’où l’idée de ne plus « customiser Ariane » comme ce fut le cas avec la version 4.
 
Des pays tentent d’émerger
 
« Cela revenait à gérer quatre à cinq versions du lanceur. Désormais, nous travaillons avec la même version d’Ariane 5 Eca. Il nous fallait donner un sens industriel à Ariane. Il ne faut donc pas changer de lanceur à chaque fois. Ce qui n’empêche pas de faire évoluer la fusée comme un constructeur automobile fait évoluer un modèle. Ainsi Renault avec sa Clio », observe Alain Charmeau. Ariane est désormais mieux armée pour faire face à la concurrence mondiale. Ses rivales américaines Delta 4 et Atlas 5 sont pour le moment très concentrées sur le marché public américain avec notamment les contrats de la Nasa. ILS et Sea Launch, ses deux autres concurrents russo-américains, connaissent des déboires. Ils sont lâchés par leur actionnaire américain : Lockheed est sorti en septembre dernier de ILS, la société de commercialisation de la fusée Proton, tandis que Boeing veut se retirer de Sea Launch, qui gère les tirs de la fusée Zenit. Ils ont entaché leur crédibilité. Le 1er février dernier, avant même la fin du compte à rebours, la fusée russo-ukrainienne Zenit-3SL, qui devait placer sur orbite un satellite de télécommunications, s’enfonce sur son pas de tir, puis explose. De son côté, Proton a perdu dans une explosion un satellite d’Arabsat.
 
D’autres pays tentent d’émerger. La Chine, l’Inde et le Brésil font de gros efforts mais ne devraient pas gêner les acteurs actuels avant une quinzaine d’années. Les Brésiliens ont dû revoir tout leur programme après l’explosion de leur fusée lors de l’assemblage final sur le pas de tir. À court terme, EADS estime que son rival le plus sérieux reste russe. Moscou met au point un nouveau lanceur baptisé Angara qui devrait casser les prix. Comme d’autres secteurs aéronautiques, Ariane évolue sur un marché où la référence monétaire est le dollar alors qu’elle fabrique à 100 % en euro. Mais contrairement à Airbus, elle ne peut diversifier ses sources d’approvisionnement en Chine ou ailleurs car les pays qui investissent dans la filière Ariane exigent que les usines et les emplois restent chez eux.

Interview Jean-Yves Le Gall

LE FIGARO. – Ariane 5 va effectuer son premier tir de l’année, demain, en mettant sur orbite deux satellites. Comment abordez-vous 2007 ?
 
Jean-Yves LE GALL. – Nous entamons l’année avec confiance. Le marché est entré dans une dynamique ascendante avec vingt à trente tirs par an. Notre activité repose sur un carnet de commandes bien rempli : nous avons signé douze nouveaux contrats en 2006. En 2007, nous prévoyons six lancements d’Ariane 5, soit un de plus qu’en 2006. Cette année, Starsem, notre filiale commune avec Soyouz, anticipe trois lancements depuis Baikonour et notre partenaire italien Vega devrait en réaliser un.
 
Le marché s’est totalement retourné en quatre ans. S’agit-il d’une simple embellie ou d’un véritable redémarrage ?
 
Après l’explosion de la bulle au début des années 2000, nous avons traversé des années difficiles marquées par une forte défiance vis-à-vis des satellites. Aujourd’hui, le marché est entré dans une dynamique ascendante grâce à deux applications nouvelles : la télévision haute définition (TVHD) ainsi que l’Internet mobile et interactif (Broadband Connectivity). Dans la télévision, il existe un marché gigantesque car le parc mondial de téléviseurs va être entièrement renouvelé. Cette norme exige plus de puissance embarquée par le satellite : actuellement, un satellite peut transmettre seize chaînes de télévision contre une seule chaîne en télévision haute définition.
 
L’Internet mobile constitue une nouvelle frontière car la moitié des satellites en construction lui sont dédiés. Pour alimenter en programmes, musiques, films et autres données des téléphones mobiles et des baladeurs de plus en plus sophistiqués, les besoins sont exponentiels. Ces deux marchés sont déjà en croissance en Asie et aux États-Unis. L’Europe commence à s’y mettre.

 
L’arrivée de la télévision haute définition et de l’Internet mobile suscite-t-elle l’appétit de nouveaux concurrents dans les lanceurs ?
 
Certains ont joué, ces dernières années, la politique des prix très bas – les écarts pour un produit identique pouvaient aller de un à six – au détriment de la qualité. Cette époque est révolue. Pour répondre à cette nouvelle donne et après l’échec de 2002, nous avons reconstruit Ariane 5 et clarifié notre organisation. À chacun son rôle : EADS Astrium construit la fusée, Safran le moteur et Arianespace est en charge du marketing, de la commercialisation et de la mise en orbite avec un lanceur intégré. Cela veut dire qu’Arianespace installe le satellite du client sur la fusée. Nos concurrents se limitent souvent au simple marketing. Ils ne maîtrisent pas les lanceurs. Du coup, ils rencontrent des problèmes techniques. Désormais, Ariane fait la course en tête.
 
L’explosion de la fusée russo-ukrainienne Zenit à peine tirée de la plateforme Sea Launch dans le Pacifique va-t-il vous permettre d’attirer de nouveaux clients ?
 
Le calendrier de lancement de la fusée Zenit est compromis pour plusieurs mois puisque la plateforme a été endommagée. Pour les clients, c’est un coup dur qui se traduit par des retards et des surcoûts. Dans le cadre de notre alliance « Launch services alliance » avec le Japonais Mitsubishi Heavy Industry et Sea Launch, nous pouvons sans doute aider les clients de Zenit.
 
Devez-vous augmenter le nombre de tirs et donc de lanceurs ?
 
L’objectif est d’atteindre dix tirs d’Ariane en 2010 contre six tirs en 2007 et cinq en 2006. Nous avons signé avec EADS Astrium et Safran un accord industriel qui prévoit une montée en cadence de la production de notre fusée à sept exemplaires par an sur la période 2008-2010. 
 
Pourriez-vous succéder à Jean-Marie Luton à la présidence d’Arianespace au printemps prochain ? 
 
Les actionnaires envisagent deux solutions : soit la gouvernance de la société reste en l’état avec un président non opérationnel et un directeur général, soit elle change et le président cumule les deux fonctions. Pour moi, cumuler les deux fonctions ne changerait pas grand-chose.

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