Alain Duhamel, les présidents passent lui reste

Ségolène Royal a longtemps attendu avant de lui dire ce qu’elle en pensait. Pendant un an, elle n’a pas soufflé mot à Alain Duhamel de son livre, Les Prétendants. L’affront était pourtant double. Dans la première édition, parue en janvier 2006, elle ne figurait pas parmi ses quinze portraits des plausibles candidats à la présidentielle. Dans la deuxième, parue il y a quelques jours, c’est presque pire encore. Le plus célèbre journaliste politique de France a bien rajouté quelques pages sur Ségolène Royal. Mais elle y est étrillée comme jamais, présentée comme reine du populisme et de la démagogie.L’explication a finalement eu lieu, il y a quinze jours. Au téléphone. Alain Duhamel voulait convaincre Mme Royal de la nécessité d’un débat télévisé, face à Nicolas Sarkozy. La candidate du PS n’a pas dit non. Elle n’a pas dit oui non plus. Juste : “Je suis une femme fière et vous m’avez traitée de façon humiliante…”Dans son salon, à deux pas du jardin du Luxembourg, Alain Duhamel n’en paraît pas spécialement troublé. “Si on n’a plus le droit d’écrire ce que l’on pense dans un livre !”, sourit-il. Tout de même, oublier Ségolène Royal… “Mais je ne l’avais pas oubliée !, se défend-il. Simplement, elle ne rentrait pas dans mes catégories. J’en avais deux : les chefs de parti et ceux qui avaient la stature. A gauche, c’était le cas de Fabius, Strauss-Kahn, Jospin ou Hollande. Pas de Ségolène.”La crise politique, justement, suppose peut-être que l’on change de catégories ? L’éditorialiste balaie vite la remarque. S’il a refusé de distinguer la candidate socialiste, malgré les conseils de tous ceux qui avaient relu son manuscrit, c’est pour une raison plus profonde. “J’ai horreur de cette démocratie d’opinion qui crée un climat d’illusion protestataire.” Quant à Ségolène : “Son mélange de Tony Blair et de Virginia Woolf pourrait me plaire. Mais le style me heurte. Elle me fait l’effet de faire du ski en se servant des électeurs comme d’un remonte-pente…”Ces Prétendants sans Ségolène valent aujourd’hui à Alain Duhamel un certain nombre de vacheries de la part de ses confrères. C’est la rançon de la gloire journalistique : chaque fois que l’on commet un faux pas, tout le monde rêve de vous débarquer. Et puis, Duhamel a 66 ans, couvre sa huitième élection présidentielle comme journaliste, et ses détracteurs ont eu vite fait de le placer dans la catégorie désormais menacée des éléphants. Cela ne l’inquiète pas outre mesure.En quarante ans de journalisme politique, il en a vu d’autres. Son frère, Patrice, aujourd’hui directeur général de France 2, se souvient encore des cris de joie, le soir de la victoire de la gauche, le 10 mai 1981 : “Mougeotte, aux chi…, Elkabbach, au placard, Duhamel à la poubelle !” Patrice était chef du service politique sur la première chaîne. Alain, éditorialiste sur la deuxième. Ce dernier s’en sortit tout de même. C’est sa force à lui. Il a du talent. De la culture. Il travaille comme un stakhanoviste. Le nouveau président de la deuxième chaîne, Pierre Desgraupes, lui demanda donc de se faire discret pendant un an. Et lui laissa ensuite créer “L’heure de vérité”. Duhamel note surtout en souriant que “trois jours après avoir rejoint l’Elysée, François Mitterrand m’avait tout de même appelé pour proposer que l’on se rencontre… comme avant”.C’est une de ses coquetteries : pratiquement aucun responsable politique n’a jamais rompu avec lui. Même Jacques Chirac, lorsque Duhamel passait pour être le chantre des balladuriens. “Il m’appelle de temps en temps après un édito. Mais surtout en période électorale”, s’amuse l’éditorialiste. Comme ce matin-là il est d’humeur à tout entendre, on lui énonce la liste des reproches qui lui sont faits : “conformiste et connivent avec le monde politique”, “bourgeois”, “cumulard des médias”, “homme de réseaux”.Cumulard, il l’admet pourtant. Pensez, une chronique à RTL, des interviews sur France 2, un éditorial au Point, un autre à Libération, puis des chroniques hebdomadaires aux Dernières Nouvelles d’Alsace, à Nice-Matin, au Courrier de l’Ouest. “Mais je ne fais jamais le même papier”, assure-t-il. Six heures de lecture par jour, une écriture déliée – il ignore l’ordinateur -, le sens des formules, une érudition évidente. Et un côté “workaholic” qui terrifie ses proches.Pensez, lors de son triple pontage, il y a quelques années, il a encore dicté ses papiers de son lit d’hôpital et exaspéré son frère médecin, Jean-François, en mettant un point d’honneur à reparaître à la télévision huit jours après l’opération.Bourgeois, c’est une évidence. La famille Duhamel l’a toujours été. “Notre père était médecin, centriste, et notre mère a toujours voté à gauche, explique Patrice Duhamel. Nous étions cinq frères et soeurs, plutôt bien classés au tennis. Et Alain, à 11 ans, lisait déjà sérieusement Le Monde, assis sur le coffre en bois, dans l’entrée de la maison familiale, à l’ouest de Paris.” Il joue encore chaque semaine au tennis au Racing mais roule en Solex. C’est son côté bobo…Conformiste et connivent ? Alain Duhamel hausse les épaules. Ce qui est certain, c’est qu’il y avait la plus belle brochette d’anciens premiers ministres et de ministres à sa remise de Légion d’honneur, il y a deux ans. Que sa femme, France, musicienne et grand amour de sa vie, a dirigé le 30 janvier un choeur remarqué d’épouses et d’époux de responsables politiques avec Anne-Marie Raffarin en solo soprano. Qu’on a vu des députés radieux d’avoir été invités à dîner dans l’appartement du couple, comme une consécration suprême. Mais que tout cela peut être à double tranchant : une chronique ironique ou cinglante à 7 h 40 peut vous massacrer durablement l’humeur d’un ministre. Et cela enchantera l’impétrant.Enfin, il y a les réseaux, cette difficulté supplémentaire que l’on vous rappelle dès que vous écrivez sur lui. “Tu n’ignores pas qu’il est l’ami de JMC ?” – entendre Jean-Marie Colombani, patron du Monde. Evidemment, il est aussi l’ami d’Alain Minc, président du conseil de surveillance du journal, celui de Jean-Pierre Elkabbach (Europe 1), de Franz-Olivier Giesbert (Le Point), de Laurent Joffrin (Libération), de Christine Ockrent (France 3) et d’à peu près tout ce qui compte dans le landerneau médiatique. Quant à ses détracteurs, aucun ne se risque à sortir de l’anonymat, signe indiscutable de puissance. Ses livres se vendent très convenablement. Il n’a jamais montré la moindre envie de dételer. Un jour qu’on lui demandait ce qu’il souhaiterait que Dieu lui dise, s’il le rencontrait après sa mort, il ne parla ni de sa gloire de journaliste, ni de politique, ni de pouvoir. Mais d’un souhait : “Je voudrais qu’il me rassure : “Ne vous inquiétez pas, votre femme vous rejoint dans quelques minutes”.”Raphaëlle BacquéArticle paru dans l’édition du 07.02.07.PARCOURS1940Naissance à Caen.1962Diplômé de l’Institut d’études politiques (IEP) de Paris.1963Entre comme chroniqueur au “Monde”.1970Première émission politique télévisée “A armes égales”.1978Crée avec Jean-Pierre Elkabbach : “Cartes sur table”.2007Réédition de son dernier livre, “Les Prétendants”, éditions Pocket.

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