Décès de Jean-Jacques Servan-Schreiber

LE MONDE | 07.11.06 | 16h06

Pendant plus de trente ans, Jean-Jacques Servan-Schreiber fut en France le chef du parti de la modernité. Le fondateur de L’Express, mort dans la nuit du lundi 6 au mardi 7 novembre à Fécamp (Seine-Maritime), à l’âge de 82 ans, avait cessé toute activité politique depuis la fin des années 1970. La parution de ses deux volumes de souvenirs, en 1991 et 1993, avait été l’occasion, pour lui, d’ultimes interventions dans le débat public. Atteint d’une forme de dégénérescence qui affectait sa mémoire, il menait, en Normandie, une vie retirée.

Il fut l’un des premiers à introduire en France l’usage américain des initiales, appliqué à Pierre Mendès France – PMF – puis à lui-même. “JJSS”, comme il fut appelé dans les années 1960, était le parfait exemple de ces journalistes compétents, informés, lucides, percutants, qui observent le milieu politique avec un mélange d’attirance et d’irritation, et brûlent parfois d’y occuper une des premières places.

Il sauta le pas en prenant la tête du vieux Parti radical et en se présentant, avec succès, à une élection législative partielle, à Nancy, en 1970. Il fut l’un des inspirateurs de la campagne victorieuse de Valéry Giscard d’Estaing pour l’élection présidentielle de 1974 et devint un éphémère “ministre des réformes”, vite remercié pour avoir pris part à la campagne de son ami et ancien chef pendant la guerre d’Algérie, le général Jacques de Bollardière, contre les essais nucléaires dans le Pacifique.

Après la victoire de la gauche aux élections présidentielle et législatives de 1981, il a repris du service comme conseiller officieux auprès de Gaston Defferre, ministre de l’intérieur et de la décentralisation, dont il a obtenu l’appui pour créer, à Paris, un Centre mondial informatique et ressource humaine, dont il a quitté la présidence, en 1985, sur un constat d’échec. Il avait fait partie, aussi, des “visiteurs du soir” reçus par François Mitterrand, à l’Elysée, quand le président socialiste hésitait sur la politique économique à suivre, en 1983.

Né le 13 février 1924, à Paris, dans une de ces familles de la grande bourgeoisie juive qui cultivent talent, travail, ambition et foi républicaine, Jean-Jacques Servan-Schreiber a reçu en héritage le goût de la science, le sens de l’information et l’appétit du pouvoir. Son père, Emile, avait rejoint son oncle, Robert, à la direction des Echos, journal fondé en 1908 comme un modeste bulletin mensuel destiné aux exportateurs et devenu quotidien en 1928.

Le jeune Jean-Jacques peut entendre, dans le salon familial, le patron de la toute nouvelle SNCF, l’ingénieur Raoul Dautry, prototype du grand patron d’entreprise publique à la française, qui devient l’un de ses modèles. Sous son influence, il se présente au concours de l’Ecole polytechnique, oùil est reçu, en 1943, à 19 ans. Il décide aussitôt de rejoindre, à Londres, la France libre, d’où il part pour les Etats-Unis afin d’apprendre le pilotage dans une école de l’US Air Force. Affecté en Allemagne en 1945, il y arrive à la fin de la guerre et n’effectue que des missions de surveillance.

Après avoir repris et achevé sa scolarité à Polytechnique, puis voyagé, Jean-Jacques Servan-Schreiber, en 1948, propose un article à Hubert Beuve-Méry, fondateur et directeur du Monde. Il est engagé et deviendra, à 25 ans, le plus jeune éditorialiste de politique étrangère de la presse française. Pour le polytechnicien-journaliste, ces années sont celles de l’apprentissage et de l’effervescence d’une nouvelle génération entrant dans la carrière. Il se lie avec Valéry Giscard d’Estaing, qui le suit de peu à “l’X”, ainsi qu’avec Jacques Duhamel, impatient cadet de la politique, et Simon Nora, sorti de la première promotion de l’Ecole nationale d’administration et futur prototype du technocrate polyvalent.

Le personnel politique de la IVe République, issu en grande partie de l’avant-guerre, impatiente ces jeunes gens qui rêvent de pousser les feux de la reconstruction et de lancer la France à la conquête de l’avenir. Plusieurs d’entre eux se retrouvent dans les idées de Pierre Mendès France, chef de file de la nouvelle génération du Parti radical.

En 1953, avec l’appui financier de sa famille, Jean-Jacques Servan-Schreiber crée un hebdomadaire, L’Express, qui se présente d’abord comme le supplément de fin de semaine des Echos. C’est la rampe de lancement d’une campagne destinée à amener “Mendès” à la présidence du conseil, c’est-à-dire au poste de premier ministre. Dans la crise provoquée par la défaite en Indochine, le député de l’Eure est appelé par le président de la République, le socialiste Vincent Auriol, en juin 1954.

Pour Jean-Jacques Servan-Schreiber, une autre aventure a commencé, celle d’un hebdomadaire qui devient vite l’un des fleurons de la presse française. Les plus grandes signatures y sont réunies, qu’il s’agisse d’hommes politiques comme Pierre Mendès France ou François Mitterrand, d’écrivains comme Jean-Paul Sartre, François Mauriac et Albert Camus, de journalistes qui deviendront des stars de la profession, au premier rang desquels Françoise Giroud, vraie fabricante du journal autant que l’une de ses principales plumes.

Comme Mendès France et Mitterrand, le patron de L’Express est hostile au retour au pouvoir du général de Gaulle, en 1958, et au régime mis en place par la Constitution de 1958. Le journal devient l’une des principales tribunes de l’opposition. Il va lui-même très loin dans cette voie quand il demande, en février 1953, en titre de son éditorial : “Faut-il tuer de Gaulle ?” La réponse est “non”, bien entendu, mais l’éditorialiste met violemment en accusation un pouvoir qui, selon lui, réduit la vie publique “à des complots successifs”. Mauriac, qui a quitté L’Express depuis 1961 pour Le Figaro littéraire, répond vertement à son ancien ami en le plaçant au premier rang de “ces jeunes ambitieux qui, lorsqu’ils se regardent dans la glace, se disent qu’ils ont pourtant la gueule de Kennedy”. Le mordant pamphlétaire gaulliste lance le sobriquet qui collera longtemps à JJSS : “Notre Kennedillon”.

Les Etats-Unis, qu’il a découverts pendant la guerre, et le jeune président américain, qu’il a connu avant son élection, font partie, en effet, des plus fortes références de Jean-Jacques Servan-Schreiber. C’est dans une inspiration américaine qu’il tente, en 1963, de placer sur orbite la candidature du maire socialiste de Marseille, Gaston Defferre, comme opposant d’une gauche centriste et moderniste face à de Gaulle pour l’élection présidentielle de 1965. C’est sur un modèle d’outre-Atlantique, celui de Time, qu’il fait de L’Express, en 1964, le premier news magazine français. C’est avec la puissance et l’efficacité américaines qu’il appelle les Français à rivaliser, en 1967, dans Le Défi américain (Denoël), resté le plus grand succès de librairie pour un essai de ce type.

A la fin des années 1960, le patron de L’Express tente de passer à l’action politique en prenant la présidence du Parti radical. En 1970, il mène une guerre-éclair pour remporter brillamment une élection législative partielle à Nancy. Se proclamant aussitôt “député de Lorraine”, il croit que tout lui est possible et tente alors de disputer le siège de Bordeaux au gaulliste Jacques Chaban-Delmas, alors premier ministre. La défaite, cuisante, oblige le chef des “réformateurs” à réfléchir et à attendre des jours meilleurs. Ceux-ci arrivent quand son ami Giscard d’Estaing se lance dans la bataille pour l’Elysée, en 1974. Nommé ministre des réformes, celui que le premier ministre d’alors, Jacques Chirac, surnomme “le turlupin” n’y reste que douze jours.

Après avoir vendu L’Express au milliardaire anglais Jimmy Goldsmith, en 1977, JJSS écrit encore un livre à succès, Le Défi mondial (Fayard, 1980), dans lequel il décrit, notamment, l’université Carnegie Mellon de Pittsburgh, aux Etats-Unis, haut lieu de l’informatique et des technologies nouvelles. C’est là qu’il avait choisi de s’installer, avec sa famille, à la fin des années 1980. Au plus près du “défi”.

Patrick Jarreau

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