De plus en plus de journalistes, de plus en plus précaires

LE MONDE | 13.10.06 | 14h09 • Mis à jour le 13.10.06 | 14h10

Plans sociaux dans la presse écrite ou à la radio, restructurations, irruption des nouveaux médias – presse gratuite, sites Internet, télévisions low cost… Confrontée à une transformation du paysage médiatique, la profession de journaliste traverse une phase douloureuse de mutation. “On assiste à un double mouvement de concentration et d’émiettement des médias. Cela entraîne une paupérisation et une précarisation de la profession, masquées par quelques grandes réussites”, constate Daniel Deloit, directeur général de l’Ecole supérieure de journalisme (ESJ) de Lille.

Paradoxalement, ce métier, qui connaît une crise sans précédent, fait toujours des adeptes. En 2005, ont été accordées ou renouvelées plus de 36 500 cartes de presse, soit 30 % de plus qu’au milieu des années 1990. Les jeunes n’ont jamais été aussi nombreux à se presser aux concours d’entrée des écoles de journalisme. Lors du concours commun organisé conjointement par le Centre de formation des journalistes (CFJ), l’ESJ et l’Institut pratique de journalisme (IPJ), ils n’étaient pas plus de 900 cette année à tenter leur chance. Pour la plupart, des diplômés de niveau bac + 4, prêts à faire deux années d’études supplémentaires. De même, la nouvelle école parisienne créée par Sciences Po a vu le nombre de postulants passer de 400 à 600 en deux ans.

Pourtant, même à la sortie de ces écoles renommées, qui assurent à leurs élèves un stage de fin d’études, rien n’est acquis. “Ceux qui sortent des écoles reconnues trouvent du travail, mais ce n’est pas la voie royale à laquelle ils pouvaient prétendre”, souligne Pierre Desfassiaux, secrétaire général du Syndicat national des journalistes (SNJ). Le parcours du combattant vers un emploi stable est d’abord semé de piges. Sur les trois dernières promotions de l’ESJ de Lille, le pourcentage de diplômés pigistes atteint 39 %, et celui des titulaires de contrats à durée déterminée (CDD) 26 %. Au CFJ, 50 % des diplômés de la promotion sortie en 2005 sont en contrat précaire. Le nombre de cartes de presse délivrées à des pigistes a explosé, passant de 4 300 en 1994 à 6 900 l’an dernier, soit une augmentation de 60 %. ” Il y a une précarisation croissante de la profession”, reconnaît Fabrice Jouhaud, directeur général du CFJ.

PAS DE GRILLES SALARIALES

“L’évolution de l’organisation des entreprises entraîne une évolution du contrat de travail. La tentation est d’adapter les contrats à ces projets, explique Philippe Debruyne, secrétaire général adjoint du SNE-CFDT. Il y a une crise profonde du modèle social de la presse. Dans la presse écrite, 73 % des entreprises comptent moins de dix salariés et 92 % moins de cinquante.” “Beaucoup de nouveaux médias se créent, mais cela entraîne une grande diversification du métier”, souligne M. Desfassiaux. “Dans la promotion qui sortira en 2007, 18 diplômés sur 36 seront spécialisés en télévision, 7 en radio, et il n’y aura pas plus de 5 rédacteurs qui se destinent à la presse écrite”, constate M. Jouhaud.

Du coup, la filière presse écrite du CFJ a quasiment disparu, au profit d’une filière où l’on travaille l’écrit pour tous supports, y compris la radio et Internet. “La crise que vivent aujourd’hui certains médias oblige à plus de flexibilité, d’autant plus que les structures héritées de l’histoire, plutôt favorables aux journalistes, ne correspondent plus aujourd’hui aux réalités économiques”, explique le patron d’une agence.

Cette diversification du métier a ses revers salariaux. “Les nouveaux médias correspondent à des secteurs peu structurés, où il n’y a pas vraiment de syndicats patronaux et où les syndicats de journalistes sont peu représentés. C’est un no man’s land où tous les comportements sont permis”, relève le secrétaire général du SNJ. Les permanences juridiques des syndicats sont un bon observatoire des pratiques suscitées par cette “dérégulation” du métier. Si les journalistes des médias traditionnels bénéficient de grilles salariales – avec un salaire d’embauche de 1 200 à 1 300 euros brut par mois en moyenne dans la presse -, il n’en est rien dans les nouveaux médias. Le SNJ cite l’exemple d’une télévision locale qui recrute des gens capables de produire, “clés en main, dix sujets de 2 minutes par mois, réalisés et montés avec leur propre matériel, pour 1 500 euros mensuels…”, raconte M. Desfassiaux.

Laurence Girard et Pascale Santi
Article paru dans l’édition du 14.10.06

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