Tout Chirac en “prime time”

LE MONDE | 26.09.06 | 14h00 • Mis à jour le 26.09.06 | 14h00

C’est une première : France 2 proposera, courant octobre, un documentaire consacré au président de la République, alors qu’il est encore en exercice. Réalisé par Patrick Rotman, intitulé Chirac, ce film en deux volets sera diffusé en première partie de soirée.

Après Canal+, qui a exploré à travers la fiction les pages noires de la Ve République (la guerre d’Algérie, le SAC ou le Rainbow-Warrior), la télévision française s’émancipe. “Seul Patrick Rotman, qui, depuis dix ans, a signé pour France 2 et France 3 “L’Eté 44”, “L’Ennemi intime” ou “Les Survivants”, a proposé un portrait d’une véritable ampleur”, note Patricia Boutinard-Rouelle, directrice de l’unité magazines et documentaires. France 2 a financé la moitié de ce documentaire de plus de 1 million d’euros, le reste étant réparti entre Kuiv Production, TV5 Monde et France 5. Le film de Karl Zéro Dans la peau de Jacques Chirac, sorti en mai au cinéma, n’avait, lui, pas trouvé preneur à la télévision.

Plutôt irrévérencieux, le Chirac de Patrick Rotman est une longue biographie en images qui raconte en deux fois 110 minutes – Le Jeune Loup, jusqu’en 1981 et Le Vieux Lion, de 1981 à 2006 – “l’itinéraire d’un animal de la politique à travers son temps”. Comme le souligne le réalisateur, “Jacques Chirac est le seul à avoir été ministre ou premier ministre de ses quatre prédécesseurs à l’Elysée : de Gaulle, Pompidou, Giscard et Mitterrand. Avec lui, on revisite l’histoire de la Ve République, de la guerre d’Algérie à aujourd’hui en passant par Mai 68, mai 1981, les cohabitations”.

Il a fallu dix-huit mois à Patrick Rotman pour boucler ce film. Une quarantaine d’entretiens ont été réalisés avec l’aide de Pierre Favier, ancien chef du service politique à l’Agence France-Presse (AFP), accrédité pendant quatorze ans à l’Elysée sous François Mitterrand, et d’Anne Fulda, journaliste au Figaro, qui a quitté l’équipe en septembre 2005.

Proches, ex-amis et adversaires délivrent devant la caméra un commentaire sévère sur celui qu’ils ont surnommé, au fil des ans, “bulldozer”, “hélicoptère”, “facho-Chirac” ou “serre-la-louche”. Ils soulignent ses contradictions, ses trahisons, ses paradoxes. On revoit aussi ses deux “parrains” en politique, Pierre Juillet et Marie-France Garaud, dont le réalisateur rappelle ce mot : “Chirac est un formidable jockey qui saute bien les obstacles. Le seul ennui est que lorsqu’on enlève les obstacles, il continue à sauter.”

Patrick Rotman a conduit les entretiens sans discuter auparavant avec les intéressés, car “ce qu’ils disent hors caméra, ils ne le répètent plus quand elle tourne”. Ainsi, l’ancien premier ministre Raymond Barre ne pratique pas la langue de bois. Avec son petit sourire blasé, il lance : “Chirac a une capacité à changer de position et de politique qui fait de lui un opportuniste majeur, j’allais dire, mais je le dis, un chevalier de l’opportunisme.” Il parle ouvertement de “la corruption” à la Mairie de Paris. Avec sa faconde, Charles Pasqua accable son vieux complice, tout en laissant filtrer une pointe d’admiration. “Je suis volontairement resté modéré dans le commentaire, car, sur le fond, la violence des propos est terrible”, explique Patrick Rotman.

Mais à travers témoignages et images, on découvre aussi un Chirac tourmenté et secret, un homme souvent blessé “qui ne s’est jamais aimé”. “Je crois que ce n’est pas quelqu’un que l’on déteste vraiment, dit Patrick Rotman. Il affiche une forme de simplicité, voire de simplisme, mais c’est un masque, une apparence. A la différence de Mitterrand, Chirac a le complexe de lui-même, de la parole et des idées”, poursuit-il.

Pour Pierre Favier, Chirac et Mitterrand sont “deux animaux politiques d’exception”, mais “n’ont pas la même complexité”. “Mitterrand était un littéraire, un orateur, un tribun qui décidait seul, alors que Chirac a un complexe intellectuel et a toujours été sous influence”, pense-t-il.

Une demande d’entretien a été envoyée à Jacques Chirac en février 2005, mais Patrick Rotman a reçu, six mois plus tard, dit-il, une réponse négative. Interrogée par Le Monde, Claude Chirac, conseillère en communication du président, précise pourquoi son père n’a pas souhaité participer à ce portrait : “S’observer alors que l’on est dans l’action politique, ce n’est pas sa démarche, ni sa nature.” Elle relève aussi que les personnalités retenues pour témoigner ” ne sont pas forcément au coeur de ce qu’il est aujourd’hui”, notant, par exemple, l’absence d’Alain Juppé.

Valéry Giscard d’Estaing, Edouard Balladur, Dominique de Villepin, Jean-Pierre Raffarin ont également refusé de témoigner. Nicolas Sarkozy parle mais, prudent, pèse chacun de ses mots.

A l’Elysée, Claude Chirac assure que personne n’a encore vu le film, parvenu au secrétaire général, Frédéric Salat-Baroux, le 18 septembre. Elle aurait imaginé qu’il soit envoyé directement au président. ” On le regardera à la télévision. On essaiera de ne pas le rater. Quand on saura à quelle date il est diffusé…”, dit-elle. Une manière de conserver la distance.

Béatrice Gurrey et Daniel Psenny
Article paru dans l’édition du 27.09.06

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