Les vacances de M. Hublot

LE MONDE | 16.09.06 | 16h10 • Mis à jour le 16.09.06 | 16h10

Qui n’a pas encore son billet pour l’espace ? Ces derniers mois, les annonces, les premières, les essais se succèdent à une cadence telle que l’on croirait déjà entendre les haut-parleurs convoquer les vacanciers du cosmos pour un embarquement immédiat.

Lundi 18 septembre, l’Américaine Anousheh Ansari devait devenir la première femme à monter dans une fusée Soyouz pour dix jours de “vacances” à bord de la Station spatiale internationale (ISS). Trois hommes, avant elle, ont versé chacun environ 20 millions de dollars à la société américaine Space Adventures qui commercialise le siège payant du vaisseau russe. Un peu au-dessus de l’ISS, tourne, depuis deux mois, Genesis 1, une structure gonflable qui préfigure les rêves d’hôtel en orbite d’un magnat américain de l’immobilier. Sur Terre, les chantiers de spatiodromes commerciaux se multiplient sur tous les continents pour accueillir les engins, en cours de construction, qui emmèneront les passagers fortunés pour un vol de quelques minutes en apesanteur.

Chronologie
SPACE ADVENTURES

La société américaine commercialise depuis 2001 le troisième siège dans les capsules russes Soyouz à destination de la Station spatiale internationale (ISS). Aux 20 millions de dollars du billet, il faut ajouter 15 millions pour accomplir une sortie dans l’espace. Space Adventures a plusieurs projets de vols suborbitaux à partir de bases aux Emirats arabes unis et à Singapour.

BIGELOW AEROSPACE

Fondée par Robert Bigelow, magnat américain de l’immobilier, la société vient d’envoyer, à l’aide d’une fusée russe, un prototype de module spatial gonflable en orbite. La société annonce une station spatiale commerciale en 2015.

VIRGIN GALACTIC

Le nouveau groupe de Richard Branson et Burt Rutan a lancé la construction du SpaceShipTwo qui doit emmener ses premiers passagers en vol suborbital en 2009. Un chantier de spatioport est lancé au Nouveau Mexique, un autre site est en discussion en Suède.

SPACEX

Fondée en 2002 par Elon Musk, un Sud-Africain qui a fait fortune sur Internet, Spacex veut devenir la première société privée à envoyer des fusées dans l’espace. Le premier lancement de son Falcon 1 a échoué en mars. Cela n’a pas empêché la NASA de désigner depuis l’entreprise comme l’un des deux futurs transporteurs privés vers l’ISS.

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Les promoteurs de ces nombreux projets rivalisent de prévisions optimistes : en 2020, les visiteurs du cosmos se compteraient par dizaine de milliers. Tous jurent que, cette fois, c’est du sérieux, que le vieux rêve de transformer l’espace en base de loisirs est en train de prendre forme aussi sûrement et rapidement que l’aviation commerciale s’est imposée au cours du XXe siècle.

Cette comparaison est-elle si pertinente ? Dans un rapport récent, consacré au transport spatial, l’Académie nationale de l’air et de l’espace (ANAE), qui se déclare pourtant très favorable à l’essor d’une telle industrie, douche l’euphorie ambiante : “A l’horizon de cinquante ans, nous n’imaginons pas une évolution comparable à celle qui a mené des aéroplanes des frères Wright aux avions de transport moderne. Pourquoi ? Parce qu’il sera nécessaire de réduire considérablement les coûts de lancement, parce que le tourisme de masse nécessitera une adaptation coûteuse des moyens de transport pour répondre aux besoins en fiabilité, confort et fréquence de vol.”

Un seul secteur semble en mesure de résister à cette critique massive. Ce sont les vols dits “suborbitaux”, qui consistent à faire franchir à des passagers, à bord d’avions-fusées, la frontière officielle de l’espace fixée à 100 km d’altitude durant quelques minutes. “Il n’y a que ce marché, utilisant des appareils dont la technologie n’est pas trop coûteuse, qui puisse se situer à la portée des entrepreneurs privés”, dit Steve Bochinger, directeur des affaires constitutionnelles de la société d’études Euroconsult. Dans la foulée de l’Américain Burt Rutan, concepteur du premier vaisseau à avoir réussi cette performance en 2004, et aujourd’hui allié de Richard Branson au sein de Virgin Galactic, plusieurs promoteurs espèrent atteindre la rentabilité d’ici à 2025.

Au prix d’un léger abus de langage : l’utilisation du terme “tourisme spatial” à propos de séjours si brefs au-dessus d’une limite arbitraire, peut en effet paraître un rien exagérée. “Il s’agit plus d’un sport extrême que d’une activité spatiale proprement dite”, estime M. Bochinger. “Les vaisseaux n’atteignent certes pas l’orbite terrestre, tempère Franco Ongaro, chargé de la prospective à l’Agence spatiale européenne (ESA). Mais, à 100 km, on ressent quand même les effets de l’apesanteur, on est plongé dans le noir sidéral et on distingue la courbure de notre planète. Après tout, les pilotes des avions américains X15, qui avaient atteint cette altitude dans les années 1960, sont considérés comme des astronautes.”

Le modèle économique sur lequel misent les pionniers du secteur n’en sera pas moins extrêmement terre à terre. Les spatiodromes fonctionneront comme des parcs d’attraction de l’espace, aux multiples activités qui devront être tout aussi profitables que la vente des billets pour les cieux (Virgin Galactic a fixé leur prix à 300 000 euros). “Cela se passera sans doute comme pour les voyages aériens, où les touristes adaptent la longueur du déplacement à leur budget, prédit M. Ongaro. Les très fortunés pourront se permettre de faire l’aller-retour jusqu’à l’espace, et les autres se contenteront d’un séjour d’entraînement ou d’un vol parabolique, reproduisant les conditions de l’apesanteur.”

D’ici là, il reste plusieurs difficultés majeures à régler. La sécurité des vols, évidemment : “Etant donné le retentissement médiatique qu’ont connu les catastrophes des navettes spatiales, on peut imaginer qu’un accident dans un domaine aussi novateur ne passera pas inaperçu”, estime Steve Bochinger. Au premier mort, c’est la survie même du secteur qui serait menacée. Le coût des assurances pourrait aussi dissuader nombre de candidats. “Les passagers qui pourront s’offrir de tels billets représentent un peu plus qu’eux-mêmes, dit M. Ongaro. Ce seront souvent des chefs d’entreprise dont les polices d’assurance pour une activité aussi dangereuse risquent d’être très élevées.”

Si d’aventure des touristes voulaient tenter des promenades à des altitudes plus extrêmes, toutes les contraintes seraient décuplées. Loin de la Terre, l’espace rend les hommes malades, et la technologie, toujours limitée, devient hors de prix. L’organisation étatique la mieux dotée au monde, la NASA, éprouve le plus grand mal à faire voler régulièrement ses navettes spatiales. Et les quatre billets vendus pour permettre à des milliardaires d’accéder à l’ISS ne créent pas un marché. “On peut, nous en sommes convaincus, trouver des clients, écrit l’ANAE, mais on ne peut pas parler de tourisme spatial tant qu’un seul vol coûtera 10 millions d’euros par individu.”

Dès lors, faut-il croire à la construction d’hôtels privés dans le cosmos avant cinquante ans ? “On reste pour l’instant dans la science-fiction, estime M. Bochinger. Le spatial a régulièrement suscité de tels fantasmes.” Les investisseurs existent cependant pour financer des projets souvent astucieux et séduisants. Mais il s’agit exclusivement d’entrepreneurs fascinés par la conquête spatiale, qui misent leur fortune personnelle par militantisme. Cette bonne volonté risque de ne pas être suffisante pour transformer l’espace en destination de loisir.

Jérôme Fenoglio
Article paru dans l’édition du 17.09.06

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