Chirac l’absent

LE MONDE | 23.06.06 | 15h47 • Mis à jour le 23.06.06 | 15h47

Une glace sans tain. Derrière, Claude Chirac, effondrée. Ce qu’elle entend et ce qu’elle voit la rend malade. De l’autre côté du miroir, un panel de Français, une dizaine de personnes qui s’expriment, selon les techniques sophistiquées du sondage qualitatif, sur Jacques Chirac. Il y aura cinq séances, à Paris et en province, durant les mois de mars et d’avril. Aussi épouvantables les unes que les autres. La fille du président n’en est pas à sa première expérience de ce type, toujours rude. Elle a même fait un certain nombre de “qualis”, en onze années d’Elysée. Mais, cette fois, les critiques dépassent en dureté tout ce qu’elle a pu entendre. Les yeux dans les yeux, elle fait jurer à la petite équipe qui travaille sur cette enquête de garder le secret.

Tous ceux qui ont approché le président ces derniers mois en ont gardé la même impression : celle d’un homme vieilli, usé, fatigué, comme l’avait pronostiqué pendant la camapgne présidentielle de 2002 un certain Lionel Jospin. Ses joues se sont creusées. Et, lorsque les circonstances l’ennuient, il ne parvient plus à faire semblant. Les Français derrière la vitre l’ont bien senti. Claude Chirac a changé d’institut de sondage, préférant désormais la Sofres à Ipsos – sous prétexte que ce dernier travaille pour Nicolas Sarkozy. Cela ne change rien aux résultats, désastreux. Le plus étonnant est qu’elle continue à payer ce genre d’études. Quoi qu’il en soit, c’est pour entendre que rien ne surnage dans le bilan présidentiel. “A droite et à gauche, c’est pareil, les gens ne se souviennent de rien”, murmure un collaborateur, déprimé. Le chef de l’Etat est considéré comme un homme de pouvoir, mais qui a investi la fonction, pas l’action. “Cela sonne creux”, “c’est l’inaction”, tels sont les commentaires les moins critiques, y compris à droite. Ce qui joue, dans cette dégringolade, n’est pas tant le port des lunettes, très remarqué et spontanément cité comme un signe de vieillissement normal, ni l’accident vasculaire cérébral qui a frappé le chef de l’Etat le 2 septembre 2005 : c’est l’absence. “Il est là, mais il n’est pas là”, voilà ce que pensent ces Français désabusés, déçus par les réactions du président, surtout après la crise du contrat première embauche.

Pourtant, note un des sondeurs, qui tient à garder l’anonymat, “il y a une forte attente qu’il parle, qu’il prenne des décisions. Mais les gens pensent que rien ne vient”. Un homme absent, en somme, qui a déserté la scène. Et qui laisse les deux rivaux, Nicolas Sarkozy et Dominique de Villepin, s’entre-déchirer. “C’est une perception qui va vers la royauté, vers Elizabeth II, la représentation sans l’action. Les gens de droite préfèrent … Ségolène (Royal) ! Ils aiment sa rigidité, son côté défense de la famille”, note aussi ce sondeur.

Même le rôle international, auquel Jacques Chirac tient tant, ne convainc pas. On le considère au mieux comme un super VRP qui vend bien les fleurons français ou européens à l’étranger. Mais ce bonus commercial ne compense pas l’avantage attribué post mortem à François Mitterrand, “considéré comme un fin diplomate et surtout plus sincèrement européen”, explique un des politologues consultés par Claude Chirac. Le président, qui a introduit la charte de l’environnement dans la Constitution de 1958, fait également un flop comme premier écologiste de France. C’est un domaine hors politique, pour les personnes de droite ou de gauche interrogées.

De ce désintérêt, la fille du président, championne de la promotion des questions environnementales à l’Elysée, est particulièrement mortifiée. Les Français sondés n’ont d’indulgence que pour les “affaires”. Ils ne pensent pas que le président peut finir devant un juge, une fois son mandat terminé, et ils ne le souhaitent pas. Mais au jeu classique du portrait chinois, ou de la “basse-cour”, dans lequel il faut attribuer un animal aux politiques, certains répondent : “Chirac c’est le vautour. Il se cache pour mourir.”

Jacques Chirac a encaissé en un an le non au référendum, la perte des Jeux olympiques de 2012, un 14-Juillet pathétique, l’accident cérébral, la crise des banlieues, celle du CPE, l’affaire Clearstream, la guerre au sein du gouvernement, la rébellion de la majorité et le scandale lié à l’amnistie de Guy Drut. Pour en avoir observé plusieurs, il sait combien une fin de règne peut être difficile. Mais à ce point… Pour l’épargner, son petit cercle rapproché ne lui a pas communiqué tous les résultats du fameux panel de Claude. “Ils ne l’ont pas dit à Chirac, ils n’osent pas. C’est trop dur”, avoue un conseiller dans la confidence. Le pire, pour ce président, est sans doute de se voir reprocher l’absence. Ou devrait-on dire les absences ? Car chacun a constaté que, souvent, il semble ailleurs.

Le 9 mars, à Cannes, chez Alcatel, une usine de haute technologie liée à l’espace, il visite avec quelques ingénieurs une partie confidentielle du site, sans la presse. Ses hôtes sont stupéfaits : le président est vraiment ailleurs. Le 19 mai, il reçoit les membres du Conseil supérieur de la magistrature (CSM), ceux-ci sont tout aussi étonnés : “Même pour nous dire bonjour, il regardait ses fiches”, raconte l’un d’eux.

Au Brésil, le 25 mai, les journalistes font le même constat. Lors d’un point de presse, le président oublie les noms, les dates, les mots usuels. Il est le premier, rappelle-t-il à juste titre, à avoir invité le président brésilien Lula à un G8. Mais où était-ce déjà ? “A Evian”, lui souffle-t-on. Certes, mais en quelle année ? Le conseiller : “En 2003.” Jacques Chirac raconte aussi que pour préparer le prochain G8 en juillet, à Saint-Pétersbourg, il a appelé le président russe, Vladimir Poutine. Il ne sait plus quand : “La semaine dernière, mais vous l’avez appelé plusieurs fois”, lui rappelle l’un des deux collaborateurs qui l’entourent, tandis que l’autre lui suggère discrètement, en lui passant un petit papier, d’évoquer ses “points communs avec Lula”.

Le chef de l’Etat évoque aussi un Livre vert de la commission européenne sur l’énergie, qui a permis “de signer, comment ça s’appelle ? un accord”, dit-il. Mais quand ? “Début janvier”, souffle encore un conseiller.

Le décalage horaire, certes. L’âge – 73 ans -, aussi. Et sans doute la désagréable impression que, quoi qu’il fasse, il sera critiqué. Une lassitude enfin, qui lui dicte de concentrer ses efforts sur ce qui lui paraît vraiment important. Alors, les journalistes… Pourtant, aux questions qui l’intéressent, il répond sans hésiter. Lors du conseil européen de décembre 2005, à Bruxelles, il a tenu le marathon budgétaire toute la nuit et donné une conférence de presse à 5 heures du matin.

Tout fier, il a téléphoné à l’un de ses confidents, le président de l’Assemblée nationale, Jean-Louis Debré, pour lui raconter son exploit. Et si Bernadette, telle une parente intrusive, le conjure de ralentir le rythme, il met les bouchées doubles : une vie de fou, avec un agenda surchargé, de cérémonies désuètes en déplacements épuisants. Pour quel résultat ?

A Cernay, en Alsace, le 20 mai, il serre des mains pendant une demi-heure, nu-tête sous une pluie glacée, avant d’assister à un banquet de 450 personnes, où il serrera, encore, la main de tous les convives. Dans le petit discours d’hommage qu’il adresse au maire du bourg, Michel Sordi, “un homme respecté ici et à l’Assemblée nationale”, il vante les qualités de ce dernier comme chef d’entreprise et laisse percer son amertume. “On se prend parfois à rêver”, dit-il, devant les capacités de cette petite ville à “créer de l’emploi là où il y en a besoin”. Une heure auparavant, il a inauguré un pont reliant la commune de Fessenheim à celle de Hartheim, en RFA. Face au président de la République, les Allemands avaient dépêché un simple ministre régional du Bade-Wurtemberg.

Sa lassitude, ses trous de mémoire s’expliquent. Mais il serait poli de ne pas en parler. Même lorsque le président doit s’isoler avec son médecin, comme lors du dernier match amical de l’équipe de France contre la Chine avant le Mondial où on l’a vu s’éclipser à la mi-temps. Ses collaborateurs refusent d’aborder le sujet : “Vous attachez beaucoup trop d’importance au physique !”, lancent-ils, si d’aventure on ose tout de même parler de la forme du président.

“L’essentiel, protestent-ils, c’est que les réflexes soient bons et sains en situation de crise.” Ils citent la situation en Iran, par exemple, et le bras de fer que ce pays veut imposer sur le nucléaire. “Croyez-vous que les propositions de dialogue de Condoleezza Rice auraient été possibles si Chirac n’avait pas passé des heures au téléphone avec Bush ?”, demande un diplomate.

Il en va, selon lui, de même pour l’Afrique. Si les Etats-Unis ont doublé leur aide au développement et accru leur apport financier à la lutte contre le sida, c’est aux conversations privées entre les deux présidents qu’il faut l’attribuer, assure-t-on. Bush junior n’a, de fait, pas toujours dédaigné les avis du président français.

Ne déclarait-il pas, en février 2005, avant un dîner commun à Bruxelles : “Il a de bons conseils à me donner et je me réjouis de la possibilité de l’écouter encore une fois” ? Pourquoi alors, celui-ci a-t-il tant de mal à se faire entendre dans son propre pays ? Sans doute parce qu’il ne lui parle pas vraiment. En quatre ans, une seule conférence de presse, une seule interview à la presse écrite – et encore, sur l’Irak -, des points de presse off très rares. Distribuant, en mai, le texte d’une interview que le président accordait à un journal étranger, l’une de ses collaboratrices a eu ce mot lucide et charmant : “Il ne fait pas assez de visites d’Etat en France.” Son diagnostic sur les effets de la mondialisation est souvent juste, mais son message est devenu inaudible.

Il est l’un des rares à avoir compris les tensions engendrées par la pauvreté, par l’écart croissant entre riches et pauvres, par l’affrontement, qu’il veut éviter à tout prix, entre musulmans et chrétiens. Peut-être est-il l’un des seuls dans son camp qui ait une vision claire du désastre auquel court un monde uniquement régi par les intérêts du capitalisme financier. S’intéresse-t-il encore vraiment à la politique intérieure, qui se jouera vraisemblablement sans lui après 2007 ? Son vieil ami Pierre Mazeaud le lui répète : “Le jour où tu annonceras que tu as fait ce que tu pouvais pour les Français et que tu laisses la place à d’autres, tu prendras 30 points.”

Ses conseillers, eux, veulent encore faire croire qu’il peut se représenter. “Il décidera à la fin de l’année et il le fera savoir”, disent-ils. En attendant, le président laisse dire que son premier ministre, Dominique de Villepin, a pris l’ascendant sur lui. Puis il donne tous les signes d’une réconciliation avec Nicolas Sarkozy, avant de rétropédaler. En politique, il n’y a guère que le règlement de comptes avec l’UDF qui semble l’animer. Jacques Chirac n’a toujours pas digéré que onze députés de l’UDF aient voté la motion de censure, le 16 mai, à l’Assemblée nationale, François Bayrou en tête, qui l’insupporte.

Dans l’avion présidentiel qui vole vers l’Amérique latine, la conversation avec les ministres va bon train. “Il va y avoir onze députés UDF au tapis aux législatives de l’année prochaine ; on mettra les meilleurs candidats contre eux”, menace l’un. “Ils ne seront même pas vingt en 2007 et ne pourront pas constituer un groupe”, prédit un autre. Encore faudrait-il que la droite cesse de se déchirer et gagne la présidentielle. Chaude ambiance…

Triste fin de mandat surtout. Combien sont déjà partis, abandonnant le navire ? On ne quitte pourtant pas les Chirac, père, mère et fille, comme cela. L’un des conseillers pour la presse, qui s’apprêtait à rejoindre l’Institut français de Barcelone, a dû renoncer à son projet, pour cause de restructuration diplomatique avec le consulat. Il attendra. Evidemment, on se presse encore, dans les salons de l’Elysée, pour recevoir une décoration, une prébende, une charge, pour flatter le monarque, tout en le démolissant en coulisses. Car la vie de cour ne porte pas au courage. Et lui, bon prince, accorde ces rubans qui font si plaisir. Il a juste raccourci les compliments, qui sont écrits très gros. On vient encore voir ce fauve de la politique qui a eu tant de tours dans son sac. Et qui a désormais perdu toutes ses illusions sur la nature humaine. A l’un de ceux qui le remerciaient pour une médaille, il a récemment glissé : “Si elles étaient toutes aussi méritées…”

Regardant d’un oeil neuf ce décor suranné, Esther Mujawayo, écrivaine rwandaise, invitée le 15 mars à l’Elysée en compagnie d’auteurs francophones, raconte : “Les lustres peuvent couler, l’eau monter jusqu’au plafond, on croit que c’est éternel. On se bat et on tue pour gagner cette place.” Rescapée du génocide, où la quasi-totalité de sa famille a péri, cette femme aux allures de statue songe qu’avant la tragédie elle aurait été “contente de serrer la main d’un président”. Puis elle laisse planer son regard sur la salle des fêtes et dit : “Finalement, quelle vanité !”

Béatrice Gurrey
Article paru dans l’édition du 24.06.06

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