Noël Forgeard: un bagarreur en sursis

LE MONDE | 23.06.06 | 15h47 • Mis à jour le 23.06.06 | 15h47

Mardi 4 avril, EADS, sponsor de l’exposition “Splendeurs de la cour de Saxe”, donne une grande réception au château de Versailles. Les dirigeants du groupe aéronautique franco-allemand ont convié 150 personnalités à un dîner de gala. En milieu de soirée, arrive en retard le président de Thales, Denis Ranque. A grandes enjambées il rejoint la table d’honneur où l’accueille cordialement Noël Forgeard. Le patron d’EADS connaît les raisons de sa venue tardive. Denis Ranque sort d’un conseil d’administration au cours duquel le groupe qu’il préside a renforcé ses liens avec Alcatel et éconduit EADS. Derrière le sourire de l’hôte, rien ne transparaît. Pourtant la blessure est vive : un combat de plusieurs années s’achève sur un échec.

Mardi 16 mai, Salon aéronautique de Berlin. A la tribune, Noël Forgeard est l’unique Français aux côtés de trois Allemands. Son homologue Thomas Enders plaisante avec le directeur financier Hans Peter Ring, pendant que le porte-parole Christian Poppe prend les questions des journalistes. Soudain, aux mots de Clearstream et de Jean-Louis Gergorin, tous se figent, leurs regards se tournent vers le Français. Contrairement à son habitude, il lit ses notes avant de souligner que cette affaire “n’a absolument rien à voir avec le groupe”. Cette hésitation contraste avec la verve habituelle du patron d’EADS, apprécié tant pour son franc-parler que pour son accent français prononcé quand il parle anglais. “Pourquoi faut-il que tous les péchés du monde tombent sur moi ?, s’inquiète-t-il régulièrement auprès de ses proches ; je ne suis pas seul dans ce groupe.” Et d’ajouter : “De toute façon, l’adversité, ça me stimule.”

En la matière, l’ancien patron d’Airbus est servi. Clearstream, Thales, la fermeture du site Sogerma à Bordeaux, sans compter les retards de livraison du gros porteur A380 et la révision du projet de l’A350. Depuis son accession en juin 2005 à la coprésidence du groupe EADS, les déboires s’accumulent. Le titre s’effondre en Bourse, perdant un quart de sa valeur en une séance, le 14 juin. Il s’agit d’une véritable crise de confiance.

L’image personnelle de Noël Forgeard est surtout atteinte avec la vente de stock-options en mars avant la révélation d’importants retards de livraison de l’avion géant. Sa réputation de capitaine d’industrie, forgée à la tête d’Airbus devenu numéro un mondial devant Boeing, est écornée. Celui que le magazine Time consacrait en 2005 comme l’un des cent leaders les plus influents de la planète apparaît aujourd’hui comme un dirigeant ayant dégagé pour sa famille une plus-value de 2,5 millions d’euros. “Laissez mes enfants en dehors de cela, ils n’y ont rien à voir, s’emporte Noël Forgeard. Ce ne sont pas eux qui ont donné les ordres de Bourse, c’est moi.” Retrouvant rapidement sa sérénité, il reconnaît être affecté par ces accusations et se défend de tout délit d’initié. A tous ceux qui l’interrogent, il détaille le calendrier des opérations financières. Mais, très rapidement, il évoque l’avenir et les mesures à prendre pour débloquer la production de l’A380. Comme s’il était sur place et en avait la responsabilité.

La capacité de rebond est l’un des traits majeurs de ce fils de médecin, polytechnicien, ingénieur des Mines de 59 ans. Sa ténacité combinée à une énergie débordante est l’un de ses atouts. Chez Airbus, il n’hésite pas à tout abandonner pour partir au bout du monde convaincre une compagnie d’acheter ses avions. Il ne repart que lorsque les politiques et les industriels sont convaincus. Mais ce côté”M. Plus” est desservi par une absence de concessions.

Noël Forgeard préfère l’action à la diplomatie, quitte à passer en force et à payer les pots cassés. “Je lis les intentions des gens en les regardant, ce qui est souvent gênant”, avance-t-il pour justifier son contact parfois trop direct. Revers de sa franchise : de nombreuses inimitiés. “Ce n’est plus une liste, c’est un catalogue”, affirme un proche. Mais il a également des amis comme Henri Lachmann (Schneider) ou François Fillon, ancien ministre et proche de Nicolas Sarkozy. Sa référence reste Jean-Luc Lagardère, initiateur d’EADS. Dans son bureau, un portrait trône en évidence et il ne manque pas une occasion d’évoquer son ancien patron.

Pourtant, par le passé, il n’a pas toujours eu gain de cause auprès de lui. En 1998, après dix ans chez Matra, l’ancien conseiller technique de Jacques Chirac à Matignon n’en peut plus de Philippe Camus. Tous deux sont devenus des piliers du groupe mais ne se supportent pas. Philippe Camus est le financier, qui, en plus, est chargé de former Arnaud Lagardère. Lui est l’industriel chargé de développer la branche défense. “C’est Philippe ou moi, impossible que nous continuions à deux”, se plaint alors Noël Forgeard auprès de Jean-Luc Lagardère. “Faites ce que vous voulez, car je ne peux pas vous empêcher de faire quoi que ce soit”, lui rétorque le patron, qui, détestant être mis dos au mur opte pour son adversaire sans l’abandonner pour autant. Il le recommande à Lionel Jospin, alors premier ministre, pour la direction d’Airbus.

Deux ans plus tard, déconvenue pour Noël Forgeard. Du fait des restructurations industrielles, il se retrouve sous les ordres de Philippe Camus devenu patron d’EADS. La bataille entre les deux hommes reprend de plus belle avec en ligne de mire le renouvellement des mandats à la tête du groupe en 2005. Le patron d’Airbus revendique cette place affirmant que Jean-Luc Lagardère la lui avait promise peu avant son décès. Philippe Camus ne l’entend pas de cette oreille. Le conflit dégénère. Il faudra, en décembre 2004, l’intervention de Jacques Chirac pour l’imposer à la tête du groupe, quitte à créer des tensions avec les autres actionnaires : Lagardère et surtout DaimlerChrysler.

Outre la méthode, les Allemands ne pardonnent pas à M. Forgeard d’avoir construit sa campagne sur l’abandon de la cogestion franco-allemande au profit d’une présidence unique… et française. Même si cette idée a été abandonnée depuis, elle a blessé et suscité la méfiance. Conscient d’être allé trop loin, Noël Forgeard multiplie depuis des mois les signes de bonne volonté face à Munich, mais rien n’y fait. Celui qui était le porteur d’espoir quand il était chez Airbus est devenu le catalyseur des mauvaises nouvelles chez EADS. Ce rôle, il l’assume. Mais pas la mise en cause de son intégrité. Qu’il défendra bec et ongles, quel que soit l’avenir.

Dominique Gallois

Encadré: PARCOURS
1946
Naissance à La Ferté-Gaucher (Seine-et-Marne).

1981
Entre chez Usinor et devient PDG d’Ascométal.

1986
Conseiller auprès du premier ministre Jacques Chirac.

1987
Rejoint Matra pour diriger les activités espace et défense.

1998
Directeur général du consortium Airbus Industrie.

2005
Coprésident exécutif d’EADS avec l’Allemand Thomas Enders.

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Article paru dans l’édition du 24.06.06

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