“Les retards de livraison de l’A380, on en parlait depuis deux à trois mois”

LE MONDE | 17.06.06 | 14h34 • Mis à jour le 19.06.06 | 08h14
TOULOUSE CORRESPONDANT

A la pause gourmande, les déboires d’Airbus ont supplanté le football dans les discussions. “C’était le gros sujet à midi”, témoigne Michèle, la patronne. Son petit restaurant-snack de la zone industrielle de Colomiers (Haute-Garonne) est stratégiquement situé entre les bâtiments de nombreux sous-traitants d’Airbus et l’une des entrées de l’usine Clément Ader, qui assemble les A330 et A340. Les employés des PME du secteur ne disposant pas de cantines ou les salariés d’Airbus voulant s’échapper un moment de la cafétéria-maison, se retrouvent dans cet établissement familial.

Encadré: La polémique se poursuit

Dans un entretien au Parisien, samedi 17 juin, Noël Forgeard n’exclut pas que certains exploitent la vente de ses stock-options – en mars, alors que le cours était au plus haut – “pour servir des intérêts contraires à ceux d’EADS et aux miens”. Le coprésident du groupe d’aéronautique et de défense affirme qu’il ne connaissait pas les retards du programme A380 d’Airbus – dont l’annonce a provoqué, mercredi, une chute de 26 % du titre EADS – quand il a réalisé sa plus value, de quelque 2,5 millions d’euros. L’Autorité des marchés financiers enquête “depuis plusieurs semaines” sur les variations de cours de cette action.

Jacques Chirac, qui compte parmi les proches de Noël Forgeard, a assuré, vendredi, qu’il faisait “toute confiance” à Airbus pour résoudre ses problèmes. “Il y a des retards sur l’A380, mais il ne faut rien exagérer”, a-t-il jugé.

Le député socialiste des Landes Henri Emmanuelli réclame une commission d’enquête parlementaire, car “ce qui se passe à EADS est inadmissible”. François Hollande, le premier secrétaire du PS, a, pour sa part, dit son “émotion quand le président d’un grand groupe peut s’octroyer des plus-values financières alors qu’on supprime 1 000 emplois à la Sogerma”, la filiale de maintenance d’Airbus.
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“Les retards de livraison de l’A380, on en parlait ici depuis un moment. Bien deux à trois mois”, assure Christiane, la soeur de Michèle, qui l’assiste au service. Les deux femmes se déclarent davantage troublées par les ventes de stock-options de certains dirigeants. “Quand Noël Forgeard dit à la radio qu’il n’était pas au courant, j’ai du mal à le croire”, lâche Michèle. Elle qui n’a, poussée par son banquier, acheté qu’une fois dans sa vie des actions – EDF -, vite revendues, avoue bien volontiers que “la finance, la spéculation, c’est vraiment pas (son) truc”.

Mais la véritable inquiétude des deux soeurs, comme pour la plupart de leurs clients de la zone industrielle de Colomiers, c’est la future usine de montage d’Airbus en Chine. “Après les A320, les Chinois ne voudront-ils pas aussi faire des pièces de l’A380 ?” Elles se demandent également en coeur s’il faut bien croire “tout ce qui se dit dans les journaux”.

COMME LE PDG DE VINCI

Plus loin, devant l’une des entrées de l’usine Jean-Luc-Lagardère, qui assemble les A380 géants, Ludovic, 30 ans, mâche un sandwich en solitaire, attendant la voiture qui doit venir le chercher à la sortie de son travail. Il travaille en sous-traitance pour CASA, le partenaire espagnol d’Airbus, chargé de la queue de l’avion géant, et a conservé le pantalon bleu des ouvriers de l’usine. “Moi, ce que je trouve bizarre, c’est qu’on a reçu deux paires d’ailes et deux tronçons arrière, mais il manque les éléments centraux du fuselage. Il n’y a pas eu de nouveaux convois depuis plusieurs mois et il ne devrait pas y en avoir pendant l’été, quand les cadences vont baisser.”

Le jeune homme ajoute qu’il “ne comprend pas comment ils s’organisent dans les bureaux” et rejette avec un sourire un peu las les hypothèses de “sabotage” évoquées par la presse après la découverte de câbles sectionnés dans des tronçons en cours d’assemblage. “On en parle beaucoup entre nous à l’intérieur, mais personne ne sait rien. Airbus ne communique pas en interne. Tout ce que je sais, je l’ai appris à l’extérieur de l’usine, en lisant les journaux”, conclut Ludovic.

Marc, informaticien, travaille en sous-traitance à Saint-Martin-du-Touch, le site qui concentre la plupart des bureaux d’études d’Airbus. Ce quadragénaire avoue qu’il n’avait prêté qu’une oreille distraite aux problèmes de retards de livraison de l’A380. En revanche, la révélation cette semaine de la vente des stock-options de Noël Forgeard et d’autres dirigeants d’Airbus intervenue avant la chute du cours de l’action EADS, l’interpelle. “C’est à mettre dans le même sac que le PDG de Vinci”, estime-t-il.

Stationné entre les pistes de l’aéroport et l’usine de montage de l’A380, Patrick, la soixantaine alerte, visse un énorme téléobjectif sur son appareil-photo. “J’ai l’impression qu’Airbus a eu les yeux plus gros que le ventre, en lançant coup sur coup l’A380, qui n’est pas encore rentable, et l’A350, qui devra finalement être revu et rebaptisé A370”, analyse ce connaisseur, venu comme d’autres “spotters” figer sa passion pour les avions sur pellicule.

Patrick n’a pas un regard pour l’empennage des deux énormes A380 qui dépassent derrière le grillage. Un peu plus d’un an après son premier vol, l’appareil ne fait déjà plus rêver.

Stéphane Thépot
Article paru dans l’édition du 18.06.06

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